#UneSemaineUnElève : le suicide de Hitler

Lundi, septembre 10, 2012
By Chouyo

Trousse

Je suis une prof rebelle. Ouais. Même ma trousse est rebelle…

Contexte : première semaine de cours de l’année, premier cours d’une classe de seconde. Lycée très correct, petite ville de banlieue sympathique.

Les révisions impromptues sont idéales pour commencer l’année : on remue la terre, on creuse profond pour trouver les racines et l’on sème de nouvelles graines. L’année sera fertile, il le faut, le climat est peu clément en ce moment… Et comme, affectée après la rentrée, mes cours ne sont pas prêts et que j’aime l’improvisation et le brainstorming de classe, c’est pratique de remplir une frise chronologique. A rebours.

A-rebours-mais-c’est-anti-historique-quelle-idée !!! Certes, mais il n’y a rien de plus pédagogique : il est beaucoup plus simple de commencer par le XXIème siècle et de remonter le temps pour un élève car l’histoire est un millefeuille. Vous ne mangez pas votre millefeuille en commençant par la base, mais par ce qui est le plus proche de vous : la couche supérieure. Cela vous donne faim, vous vous prenez au jeu et avez envie de découvrir ce qu’il y a sous cette couche. Et si le millefeuille est bon, vous continuez de le manger. L’histoire c’est pareil. L’histoire n’est pas un millefeuille parce que les couches historiques se superposent, non l’histoire est gourmande. La première couche est parfois un peu dure, croquante, difficile à couper mais si elle satisfait les papilles, la mémoire, que l’élève se rend compte que, contre toute attente, il sait des choses, alors il se dit que ça pourrait être savoureux d’y plonger plus profond.

L’élève de la semaine : Elise.

Plus préoccupée sans doute par la portée de sa voix gouailleuse et l’éclat de ses ongles que par la frise chronologique. Dispersée, bavarde, testeuse, sa mauvaise volonté affichée comme une parure vestimentaire d’adolescente. Elise, tout à coup, lance une idée qui lui est revenue et, par chance, c’est de l’histoire :

- « Ah ben ouais, y’a ce truc là, le suicide de Hitler ! »

- « Oui, bien, événement de l’époque contemporaine, à quel date à ton avis cela se passe-t-il vu que l’on vient de parler de la Seconde guerre mondiale ? quelle implication a ce suicide ? et surtout, à ton avis, pourquoi se suicide-t-il ? » [Oui, je tente de faire comprendre aux élèves que l'histoire n'a rien d'un apprentissage froid et distant sans lien avec nous : les motivations, gestes et décisions du passé nous sont le plus souvent compréhensibles et explicables, parce qu'ils sont les mêmes que les nôtres. Et un élève qui tâtonne et émet des hypothèses m'intéresse souvent plus que celui qui a des connaissances sèches...]

- « Ben ché pas, j’en sais rien, j’m'en fous… [Recadrement, puis re-questionnement de ma part] … ben il se suicide parce que les autres allaient le tuer de toute façon alors… [Quels autres ? allaient-ils le tuer nécessairement ?] … ben les autres là, ceux qui ont gagné la guerre !!! La France et les juifs ! ».

- …

Mais j’ai senti la classe se tendre.

Mais j’ai senti le temps de suspendre.

Mais j’ai senti mon coeur d’historienne se serrer. Là est mon métier.

Cessez les cris d’orfraie : non, il n’y a rien de grave là. Vous n’êtes pas face à un discours militant, à un « barbu », vous n’êtes pas face à un antisémite indécrottable qui vous balance sa haine à la figure. Vous êtes face à une élève dont l’esprit se forme, qui ne connaît rien à rien et qui a l’esprit critique d’une adolescente, ni plus ni moins. Qui est abreuvée d’informations démultipliées, et qui n’a pas pu, pas su, pas cherché encore à trier le bon grain de l’ivraie. Il n’y a rien de conquérant ou de définitif en elle, il n’y a pas de méchanceté dans ses propos : elle ne fait qu’énoncer ce qui lui a paru, sur le coup, comme ça, une évidence. Une adolescente veut se distinguer et être comme les autres, répète ce qui a fait mouche dans ce qu’elle a entendu, mélangeant les genres, confondant les choses. Et ce qui fait mouche c’est ce qui est simpliste.

L’arrêter avec brutalité, la ridiculiser en lui expliquant l’ineptie de l’idée de complot juif, le scandale historique de son propos, et l’aberration de son raisonnement ( « les juifs s’en sortent toujours, ils ont l’argent, ils dirigent le monde, donc ils ont gagné la Seconde Guerre mondiale ») aurait signé la faillite de trois choses : de mon métier, de ma vocation, et de ma force de conviction à son égard. L’histoire ne s’assène pas, il n’y a pas d’oukaze historiographique. Je suis professeur, je suis là pour dénouer les clichés, lutter pied à pied mais avec finesse et stratégie pour convaincre et non embrigader. Pour que mes élèves un jour sachent expliquer autour d’eux que oui, l’idée de complot juif est une aberration : mais ils sauront l’expliquer parce qu’ils auront compris intellectuellement pourquoi.

Je ne formerai pas de militants, combien juste soit la cause.

Car l’accuser d’un crime de lèse-je-ne-sais-pas-quoi (un crime de lèse-mémoire peut-être ?) aurait été aussi simpliste que son discours. Et quoique je portais ce jour-là la même couleur de vernis qu’Elise, je n’ai pas l’excuse d’être une adolescente au début de sa vie intellectuelle. Alors arrêtons de vouloir sauter à la gorge de gamins qui font exactement ce que NOUS, gamins, nous faisions : nous approprier les mots, les opinions de ceux que nous voulions être, de ceux que nous fréquentions, de ceux à qui nous voulions plaire, de ceux qui parlaient mieux. Un mélange informe et mou sans aucune distance critique, parce que dépourvu encore d’armes intellectuelles pour reconnaître et se débarrasser des clichés et discours simplificateurs. L’adolescent se construit contre, et il lui faut un discours accusatoire pour ce faire : l’objet change selon les époques, sans véritables fondements idéologiques. Le bourgeois, la société, le futur même, le tout-américain, la Chine, l’Islam, les juifs.

J’enseigne la logique et l’esprit critique. Je n’embrigade pas. Elise a dit ça comme ça. Parce que ça lui paraissait une explication possible, elle tente, elle teste, avec ce qu’elle a grappillé et aggloméré un peu partout. Elise n’est pas militante, et si elle doit certes s’atteler à comprendre le sens et la portée de ce qu’elle dit, lui sauter à la gorge et la ridiculiser pour sa bêtise et sa malléabilité ne fera que la convaincre d’avoir une attitude encore plus rebelle face à ceux qui doivent dénouer les clichés qu’elle utilise.

- Elise… réfléchis… avec 6 millions de juifs morts dans les camps, les juifs ne faisaient pas super les malins à la fin de la Seconde Guerre mondiale… tu crois qu’il en restait beaucoup pour essayer de lui faire la peau ? Et tu crois vraiment que Hitler, qui avait mis en place la Solution finale pour les exterminer, aurait eu peur des juifs et ce serait suicidé ??? Sois logique… Réfléchis à nouveau… les juifs eux, ils sont tous morts. Ou presque. La France, elle, elle a fini la guerre en 1940, il y a juste une poignée de Français qui continue de se battre, mais pas en France… cherche… de qui Hitler aurait-il pu avoir peur ? qui allait de toute évidence gagner la guerre ? Qui y a-t-il d’autre dans le monde que la France et les juifs et Hitler ? ».

J’ai été, dès ce premier cours, au coeur de mon travail. Dénouer les choses, rappeler certains éléments que les élèves ont déjà étudiés, et surtout lutter contre toutes les formes de propagande et de discours simplificateurs. Et le plus gros du travail en la matière ne sera pas l’antisémitisme prétendu de mes élèves : ce sera de saboter l’idéologie pernicieuse des nouveaux programmes d’histoire, de géographie et d’éducation civique de seconde générale.

Ou comment tenter d’empêcher le prêt-à-penser de décérébrer mes élèves…


Maus

Un extrait de « Maus », roman graphique d’Art Spiegelman :

un travail historiographique exceptionnel sur les persécutions subies par les juifs et la Shoah.

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8 commentaires (youpi !!!) à propos de “#UneSemaineUnElève : le suicide de Hitler”

  1. Je valide cette image du millefeuille, ce parti-pris de la déconstruction chronologique m’apparaît comme une forme de racolage historiographique éclairé, moyen de stimuler l’échange § l’interactivité ! Quant à ces propos / préjugés balancés à l’emporte-pièce, l’humiliation (choix de la facilité) reviendrait en effet à faire preuve d’arrogance, voire de faiblesse ( »Hochement de tête über approbateur ») !

    à Bientôt, Antoine

    #18242
  2. Professeur et pédagogue. Voilà comment je les aime les profs. Et tu as ainsi évité que tout le monde se moque d’elle dans la classe

    #18243
  3. J’aime lire cette façon de réagir qui rejoint beaucoup la mienne et que je croise pourtant si peu ! Mes élèves m’entendent dire « n’ayez pas peur de donner une réponse, au pire, ce n’est pas la réponse que j’attends, et alors ? » Combien de fois je choisis la main un peu hésitante parmi d’autres plus fermement levée. « Je ne suis pas sûr(e) » disent les élèves parfois, comme pour prévenir une colère, une sanction, une levée de bouclier. « Ce n’est pas grave, on t’écoute » je réponds.
    C’est comme ça que cette semaine, une élève de 6e qui n’était pas sûre nous a permis d’enrichir la liste de ce qu’on peut faire au CDI d’un simple « découvrir » que je trouve formidable.

    Parfois, la réponse me fait sourire. Je précise bien « Je souris mais ne le prends pas mal, c’est parce que… » parce que ta réponse est jolie, parce qu’elle est originale, parce qu’elle fait penser à telle chose, « mais oui, c’est bien ce que tu as dis ». Non, le sourire n’est pas moqueur, jamais. Et la moquerie dans la classe n’a pas sa place, c’est bien une des choses sur lesquelles je n’ai aucune souplesse.

    Et si régulièrement on prend du retard parce qu’il faut expliquer, parce qu’il faut aider la classe à comprendre d’elle même, qu’à cela ne tienne. Le cours prévu est souvent moins formateur que ces brainstormings improvisés, que le temps passer à faire comprendre aux élèves des choses sans les asséner comme vérités indiscutables qu’il s’agit d’avaler sans y réfléchir.

    Les savoirs que l’on délivre seront pour l’essentiel oubliés. Les savoir-faire et les savoir-être, eux, une fois maitriser ne disparaissent jamais complètement. Et la chose la plus importante qu’il faille leur enseigner et bien de savoir penser par eux mêmes.

    #18244
  4. zaneema

    Spèce de gourmande,va!Tout est bon pour parler de bouffe,hein!Si j’avais eu un(e) prof comme toi en maths,sans doute que j’aurais eu autre chose que des moyennes catastrophiques dès la 5ème!!!Tes élèves ne savent pas encore la chance qu’ils ont de t’avoir…
    Je pense qu’ils doivent aussi bien délirer avec ta trousse;),doivent en parler dans la cour§

    #18245
  5. Gengis Khan (le mien, pas l’original) a commencé des « vrais » cours d’histoire. On lui demande de dire ce qu’il apprend d’une société en regardant un bas-relief sur lequel est représenté un banquet… « ben, ils dépensent de l’argent » (bon, en même temps, elle est raide, la question, et il n’a pas 11 ans)

    (je kiffe ta trousse!… mes gosses se sont choisi des trousses « angry birds » :D )

    #18246
  6. Le récit est aussi savoureux que l’anecdote (qui n’en est pas une), j’espère qu’il en reste des comme ca plein la cuisine :-)

    #18251
  7. Enseigner avec gourmandise, transmettre la gourmandise… les gourmands sont souvent de grands curieux. Ils ont de la chance tes élèves, ils ne le savent sûrement pas, mais un jour ils repenseront à tes cours et te diront merci (voire ils viendront te le dire de vive voix).
    Merci de partager tout ça avec nous, cela va être diablement utile pour penser à notre manière de nous adresser aux petites têtes blondes de notre entourage ;-)

    #18252
  8. Bravo!

    Je sais pas si j’aurais été aussi patient…
    Il y a quelques uns dans mon bahut de banlieue bien pourri, c’était la mode du dieudonnisme et une élève m’avait expliqué que le « 8 mai 1945, c’était la fête des Juifs » j’avais essayé de la raisonner mais son esprit était complètement vide.

    #18472

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