#UneSemaineUneProf : Dans la Solitude d’une Salle de Classe
Blanc correcteur et feutre pour tableau : je suis bien armée.
Les gestes reviennent comme s’ils t’étaient chevillés au corps.
Repérer des détails pour mémoriser tes 190 élèves, scruter leurs mains et leurs yeux à chaque frémissement de classe. Poser sa voix pour l’économiser pendant tes 8 heures de cours, rester attrayante mais lui donner ce ton professoral que tu affectionnes un peu tu dois l’avouer. Déambuler, jamais assise, marcher, arpenter la salle de classe pour te l’approprier, c’est-chez-toi-c’est-ta-loi. Aimer sentir les réflexes resurgir… glisser la main derrière le dos en continuant de parler, et à tâtons trouver une craie, un feutre, pour te retourner et dans un effet théâtral soigneusement calculé noter au tableau quelque mot imprononçable ou alambiqué que les élèves se hâteront d’oublier le pas de la porte franchi. Jubilations d’une prof qui, telle Cendrillon, glisse le pied dans un escarpin qu’elle retrouve à sa taille et à son goût…
Bien sûr, tu avais oublié les évidences qui aident à s’organiser… La liste des autres professeurs de la classe, l’emploi du temps de celle-ci, tu avais remisé aussi au fond du placard règlements intérieurs et procédures administratives. L’année commençant cahin-caha toute élaboration d’un plan d’attaque (année = X séquences, séquence = Y heures de préparation = W heures de cours = Z devoirs, devoir = H copies = N heures de correction) t’échappait de fait, mais tu avais oublié qu’en faisant le même cours à plusieurs classes par nécessité, tu aurais cette bouffée d’angoisse de ne plus vraiment savoir où tu t’étais arrêtée. Noter tout et n’importe quoi, patauger un peu, mais les habitudes reviennent vite. Et il semble bien qu’enseigner soit inscrit dans ton code génétique…
Mais rien de tout cela, aucune expérience, aucune organisation psychorigide, ne préserve du moment de solitude d’un prof dans une salle de classe.
Tu n’es pas si éloigné de tes élèves : l’âge, moins qu’avant, mais surtout l’envie de ne pas se prendre trop au sérieux, de ne pas plomber la journée par une grise mine et de grands mots assenés pour impressionner. Tu dois à chaque instant, face aux réponses parfois burlesques et aux pitreries d’élèves sympathiques, contrôler ta propre envie de faire des jeux de mots, de laisser ton visage si mobile faire des mimiques et des grimaces. Tu dois laisser à la porte tes habitudes quotidiennes et porter un masque que, tes élèves le sentent, tu as du mal à ne pas faire glisser. Se contenir donc… jusqu’à ce moment où arrive une chose que tu es le seul à voir. Et où tu dois contrôler un irrépressible besoin d’éclater de rire, tout seul. Les frissons montent et tu cherches désespérément une échappatoire (n’importe quel prétexte, faire tomber un objet pour se cacher sous le bureau, ouvrir une fenêtre, se mettre en colère…) pour ne pas être secouée d’un fou rire incontrôlable voire profondément désiré. Fou rire souvent inexplicable pour tes élèves qui, déconcertés, l’interpréteront comme une preuve évidente de ta folie.
Ce moment où, emportée par ce cours qui te passionne et dont tu tentes de transmettre le feu sacré à tes élèves, tu fouilles ton sac tout en continuant de souligner ton propos par des regards appuyés, à la recherche d’un feutre pour schématiser au tableau comment des sources historiques de natures multiples, si elles sont croisées, peuvent modifier la vision que l’on a du passé. Comment si l’on adjoint la hiératique frise des Panathénées à la sécheresse des lois et décrets le portrait sensuel, olfactif et auditif de la société athénienne apparait, et que les ludiques sources littéraires et théâtrales viennent rendre encore plus réelles ! C’est splendide, c’est beau, c’est la folie de l’histoire et emportée et virevoltante tu te saisis de l’objet oblong qui se glisse dans ta main au fond de ton sac, tu te retournes au tableau et t’apprête à écrire quand tu vois dans tes doigts refermés…
… ton rouge à lèvres.
…
Rester tournée vers le tableau. Se mordre les lèvres. Réprimer le fou rire qui monte.
J’attends impatiemment le moment où, voulant appliquer du blanc sur un cours que je relis, je sortirai machinalement mon vernis à ongles…
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Je crois que c’est toujours comme au foot, occuper l’espace de la salle de classe comme une équipe quadrille stratégiquement le terrain, dans un ballet chorégraphique + ou – endiablé !
Ooh ET après tout cette (sympathique) méprise spontanée achève aussi de nous prouver qu’il de la sensualité (en l’occurrence aux accents very glossy § girly) dans les choses de l’Esprit !
à Bientôt, Antoine
« Psst, ta braguette est ouverte » sont sans doute les mots que j’ai le plus souvent articulé sans son à l’adresse de ma môman durant les deux ans où je l’ai eue comme prof. M’en est restée une angoisse au moment d’entrer sur scène, à chaque fois : je craignais trop pour elle que son spectacle tombe à l’eau sur un détail. J’en ai eu, des récits d’échappées plus ou moins comiques du quotidien interdit, le tien est très attendrissant je trouve
J’avais vu passer l’anecdote sur Twitter. J’imagine le moment de solitude… Je fais régulièrement le coup du « Mais où ai-je posé mon marqueur ? » alors que je l’ai dans la main. ça fait mourir de rire les 6e et j’ai bien du mal à leur en vouloir.
C’est une longue semaine
Le coup de se faire passer pour une folle, c’est une bonne technique pour tenir une classe ?
Je n’ai jamais ri autant (à haute voix) en « LISANT » depuis P.G.Woodhouse !! Sincèrement !
N.B: pour la jeune génération
« ri autant (à haute voix) = LOL pas MDR
Très joli billet ! Tu dois être une super prof
J’aurais adore t’avoir comme prof
(coordonné au moins le maquillage?)
Comment faites-vous pour vous rappeler de 190 élèves?!