L’histoire, Blanche-Neige et Fiona #UneSemaineUneProf

Lundi, octobre 1, 2012
By Chouyo

Fiona

Il y a ces moments où l’élève décroche. Le débit ronronnant du professeur, la chaleur moite de la classe, le moelleux d’un cahier 21×29,7 196 pages, tout contribue à laisser vagabonder son esprit et à ne plus entendre les mots du savoir…

Il y a ces moments où le professeur décroche. Où, fatigué, il ânonne quelques définitions et phrases de son cours, ne sait plus très bien où il va, ne sait plus très bien pourquoi il voulait y aller, ne sait plus très bien non plus face à sa classe et à son propre état d’hébétude si cela vaut la peine d’y aller.

C’est alors que, parfois, la lumière tombe sur toi. Comme dans un dessin animé. Voire c’est le dessin animé lui-même qui tombe sur toi.

Il y a eu ce cours de méthodologie où je voulais faire comprendre aux élèves tout l’intérêt de savoir distinguer les types de sources : à chaque source sa manière d’être abordée, traitée, à chaque source un nouveau regard. Et, de fil en aiguille, de question en question, j’en étais arrivée à expliquer que n’importe quoi pouvait constituer une source historique. J’avais perdu plusieurs élèves en route, le simple terme de « méthodologie » faisant fuir l’élève aussi rapidement qu’une gousse d’ail un brahmane mais l’un d’eux continuait de relever le défi… j’en vins alors, par les tours et détours que permettent un cours, la méthodologie, l’histoire, le statut de professeur et de greluche passionnée réunis, à évoquer l’histoire des représentations. Les sources renseignent certes sur des événements, des personnes, des actes mais aussi les idées qui les sous-tendent et la représentation que se fait du monde un auteur ou une époque. Blablabla.

Et là il me fallait bien donner un exemple… ce que je fis en disant avec fougue, emphase et conviction ! « Comme par exemple… » … … … Et là gros blanc.

Aucune idée qui soit accessible et intéressante pour mes élèves. Et même aucune idée tout court. La fatigue. C’est là où le cerveau endormi se met à cavaler dans des directions inattendues, à la recherche de n’importe quoi, dans ton inconscient, ton subconscient et même un peu ton conscient. Il soulève, renifle, ramène de sous l’étagère, et tu trouves…

« … Blanche-Neige ».

Sursaut général. Hein quoi ? La prof parle de quoi ? Hein ??? De Blanche-Neige ? Euhhh… 35 paires d’yeux sont désormais braquées sur moi. Certaines joues arborent la marque des spirales du cahier.

Oui, Blanche-Neige : vous avez tous vu le dessin animé… Souvenez-vous : quand les Sept Nains partent travailler à la mine, que fait-elle ? Elle reste à la maison, et… elle fait le ménage. Avec le sourire qui plus est ! Nous sommes donc là dans les Etats-Unis de la fin des années 1930, avec un studio des plus conservateurs, dans une société globalement très conservatrice. Cette source, oui le dessin animé peut constituer une source historique !, montre le rôle dévolu à la femme, l’image de la femme qu’a une grande partie de la population américaine de l’époque et ce qu’elle veut faire perdurer chez ses chères têtes blondes. La femme, maîtresse de maison impeccable et heureuse de son statut, qui siffle en travaillant et accueille le retour de ses petits hommes avec le sourire, et une tarte qui sent bon.

Ton cerveau galope. Il fait des bonds, c’est un cabri, à toi le Grand Prix de Vincennes. Je suis d’ailleurs certaine qu’il y a une production d’endorphines à l’enseignement (oui, enseigner, c’est ma came à moi)…

« … et Fiona, hein ! Faisons un saut dans le temps, et observons le personnage de la princesse dans Shrek 4, 70 ans plus tard ! ».

Public réveillé. Public ahuri. Public conquis.

Et de continuer : dans Shrek 4, la princesse, dont la représentation conventionnelle a déjà été mise à mal par les épisodes précédents (sur le mode : « celle qu’elle est en public n’est pas celle qu’elle est en privé »), enfourche un nouveau cheval de bataille : l’indépendance féminine. Abandonnée au moment crucial de sa vie (dans la tour), Fiona décide au lieu de se morfondre de prendre les choses en main. Elle mène sa vie seule, sans attendre qui que ce soit, et crée sa propre révolution. Elle n’a pas besoin de Shrek, de l’homme, et son temps n’est pas consacré aux affaires domestiques : le ménage, il faut le faire pour de grandes causes, et donc dans le royaume. Elle ne le fait pas avec le sourire, son rôle est politique, militaire, stratégique, elle est meneuse d’homme sans séduire, elle s’impose à tous. Le dessin animé de l’Amérique des années 2010 nous sert désormais de l’héroïne soviétique, de la Pasionaria.

Blanche-Neige, Fiona, deux dessins animés, deux époques. Deux manières de se représenter et de donner à voir la femme…

Et là… le silence. Les yeux grands ouverts. Moi-même je jubile d’avoir trouvé l’exemple, me disant que j’en écrirais bien un article…


Le cours suivant, question d’une élève : « madame, on a eu une heure d’orientation ce matin, mais comment on fait pour devenir historienne comme vous ? ».

Victoire par KO.

TOUS MES ELEVES SERONT HISTORIENS ET FOUS, OUAAAAAAIS !!!

C’est rien. C’est juste les endorphines qui continuent d’agir…

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6 commentaires (youpi !!!) à propos de “L’histoire, Blanche-Neige et Fiona #UneSemaineUneProf”

  1. Patricia

    Trop bon ! Ah si seulement j’avais eu une prof d’histoires avec d’aussi bonnes références historiques, j’aurais peut-être moins somnolé ;-)

    #18378
  2. zaneema

    Ou comment transformer un petit moment de solitude en un coup de génie!!!!!

    #18387
  3. Comment devenir l’héroïne de toute une classe ! Bravo !

    #18391
  4. J’ai beaucoup ri en visualisant la seconde d’éberluation profonde de ta foule d’apprenants :-D

    #18400
  5. Que j’ai ri ! bravo. Toutes les ficelles sont bonnes pour reconnecter les élèves pendant un cours ! encore faut-il en avoir le talent ;-)

    #18421
  6. bonjour,

    je me suis promenée partout dans vos écrits, merci.

    Au chapitre des héroïnes, il faut voir Rebelle (Brave en anglais), la princesse ne se marie pas et la mère est celle qui dédient le vrai pouvoir.

    #19157

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