Tunisie : une révolution en images à l’IMA

Révolution tunisienne expo IMA

[Exposition qui était visible à l’IMA jusqu’au 29 mai, qui est désormais à Tunis puis tournera les prochains mois en France et en Europe.]

Pacifistes mais déterminés, comme leur révolution

Ce n’est pas une coïncidence.

Pour montrer la révolution tunisienne, c’est un collectif de jeunes qui vient exposer ses photos à l’IMA. Douze manifestants, douze jeunes, étudiants graphistes ou psychologues, photographes professionnels ou non, qui ont parcouru les rues et pris part aux manifestations avec comme seuls points communs la volonté chevillée au corps de témoigner et un appareil photo en bandoulière.

Une fois les clichés et affiches sélectionnés sur Internet, Leila Souissi, journaliste et commissaire d’exposition, a créé le collectif « Dégage » pour donner un sens commun à ce qui n’avait jusque là que des sens individuels, rassembler les images éparpillées d’une réalité collective.

Alors non, ne cherchez pas ici les clichés parfaits ou la révélation photographique, ce n’est pas le propos de l’exposition non plus que du DVD qui en a été tiré. Ces jeunes avaient pour but de témoigner : sillonner les rues de Tunis et d’autres villes du pays, le poste-frontière de Ras Jédir, peut-être un jour Lampedusa, en brandissant la seule arme qu’il leur paraissait juste de braquer sur le monde, un appareil photo.

J’ai vu, j’ai vécu, je diffuse

L’un des aspects les plus inattendus de la Révolution tunisienne a été l’image. Parce que les médias traditionnels ont été, muets pour la Tunisie, pris de court pour le reste du monde, les citoyens n’ont compté que sur eux-mêmes pour raconter ce qu’ils vivaient et voyaient. Sur Internet, le média par excellence de cette révolution, les photos et vidéos d’une histoire en train de se faire ont été multipliées à l’infini par les réseaux sociaux, créant un imaginaire spécifique : des images d’amateurs, jamais léchées, jamais glacées, toujours prises sur le vif, mal cadrées, floues. Des vidéos inaudibles et tremblotantes. Du vécu, comme ne pourraient plus l’effacer les médias professionnels venus en hâte s’emparer de cette nouvelle image commercialisable (je renvoie ici à l’opportuniste et insipide premier numéro de L’Express Grand Format, collection de clichés sur la Révolution tunisienne, sans l’audace de caniveau de Paris Match, sans l’originalité des publications spécialisées…).

Le cliché a alors rempli son double rôle de témoignage. A la face du monde, mais aussi le moyen pour ces citoyens tunisiens de dire « j’y étais ». Montrer son engagement, son rôle d’acteur dans l’histoire. La photo comme preuve que l’on a pris part à un destin collectif. Le souvenir capturé par l’appareil est devenu témoignage historique, un aller-retour entre l’émotion personnelle et l’engagement politique aussi au coeur même de cette révolution tunisienne.

Révolution tunisienne expo IMA 3

Et l’expo alors ?

Cette quarantaine de photos, format demi-raisin, était exposée dans le hall d’entrée de l’IMA. On leur aurait souhaité un lieu d’exposition plus adéquat, tant la lumière crue du parvis de l’IMA et les bruits du restaurant contigu parasitent le propos… On voit rapidement que certains regards sont plus aguerris, mais il se dégage (sans jeu de mots…) de ce collectif une visée, le mouvement. La plupart des photos sont comme prises à la volée, dans l’instantané, conférant à l’ensemble le rythme même de cette révolution toujours en marche, toujours en cours…

Et l’évidence : des groupes, des portraits, de l’humain. Des moments collectifs désormais symboliques de cette révolution, les mains levées d’une foule sur l’avenue Bourguiba, les slogans en français, en anglais, en arabe brandis à bout de bras, et des scènes plus intimes aussi. Visages marqués par les jours de grèves, le campement près de la Kasba mais aussi un thème habituellement récurrent de la photographie de propagande, le baiser au soldat. Cliché surinvesti par la morale de guerre étatique, on y voit habituellement une jolie jeune femme apprêtée, ou une mère sérieuse et digne, dire l’adieu à celui qui part défendre le pays, un moment plein d’une émotion retravaillée pour les besoins de la guerre. Dans la Tunisie révoltée mais pacifiste, rien de cela mais un moment de reconnaissance saisi au vol. Tout simplement chaleureux. Un jeune homme en gros plan sous les lèvres duquel on devine le cou d’un soldat en uniforme, une petite fille qui oblige le soldat, visage maculé et yeux vigilants braqués sur la rue, à se pencher. Malgré son devoir, il aura son bisou, qu’il le veuille ou non…

Le noir et blanc est omniprésent, influence des reportages de guerre ou de la photo d’art ?, il est en tout cas tâché ça et là de rouge. Surchargé parfois, comme sur l’avenue Bourguiba où seul le drapeau tunisien ressort, ce rouge sang vif qui défie la fumée des lacrymo lancées par la police benaliste. Le rouge de la révolution bien sûr, de jeunes grévistes de la faim, exténués, sales, déterminés qui s’abritent d’un hiver rigoureux sous un carton où s’étalent les mots « Hasta la vitoria siempre » . Mais surtout le rouge maternel, chaud, d’une ferveur patriotique qui ne s’est pas démentie tout au long de ces journées. Deux jeunes blottis sous le drapeau tunisien, la photo symbolise bien l’idée d’une révolution faite pour une Tunisie nouvelle, fière, accueillante et protectrice…

Du rouge mais pas de vert. Rien d’islamiste dans les premières semaines de cette révolution, pas de barbus, pas d’Ennahda* qui soient encore réapparu dans le jeu politique. Et c’est sur ces images que veut finir l’exposition, celles de la manifestation pour la laïcité de l’Etat tunisien le 19 février : « Musulmans, chrétiens, juifs, nous sommes tous tunisiens », cette jeune fille monté sur les épaules d’un ami l’aura crié de nombreuses fois comme la foule sans aucun doute.

On souhaite qu’elle sera entendue lors des prochaines élections à l’Assemblée constituante…

Révolution tunisienne expo IMA 2

* Ennahda est le parti islamiste tunisien « historique », interdit sous Ben Ali, prétexte idéalement trouvé aussi pour justifier la dictature qui contenait l’islamisme radical régional, son chef historique Rached Ghannouchi est rentré de son exil pour entrer dans la course aux élections.

Dans l’article « Le collectif Dégage révèle sa révolution » sur Slate.fr (article aussi peu inspiré et inspirant que son titre), une collection de témoignages des photographes sélectionnés et quelques photos…

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10 commentaires

  1. Un grand merci pour ce post, ça fait toujours une drôle de sensation de revoir ces photos, se dire que même si le pays est encore en "post-révolution", les choses ont changé, un peuple s'est libéré... et comme tu le dis si bien, pacifistes mais déterminés ; )
    Et pour le plaisir, le "Dégage" qui a... allez, disons-le, changé le monde : )
    http://www.youtube.com/watch?v=sEY8CK_K9VU&feature=related

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    • @ M1 : ces photos vont, en plus de ce qu'elles montrent, se parer progressivement de souvenirs supplémentaires, de tout ce qui se passe aussi pendant cette "post-révolution". L'instantané se construit, étrangement, avec le temps. Et là, de revoir ces scènes quelques semaines plus tard, j'ai trouvé que leur contenu s'était encore enrichi.

      J'aime toujours autant ce "Dégage" 😉

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  2. J'aimerais bcp voir cette expo, j'espére qu'elle passera par Bordeaux ... Merci pour ce billet.

    Sinon, à la lecture de tes tweets et billets, j'en déduis que tu es en Europe ces derniers temps. Pour longtemps ?

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    • @ Isa : j'avais vu qu'elle devait passer à Narbonne, donc peut-être qu'avec un peu de chance elle ira à Bordeaux 🙂
      Oui, j'étais en Europe mais je viens de rentrer à Bombay. Je n'avais pas compris que tu vivais à Bordeaux, mais la prochaine fois que j'y passe, je te le dirai !

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    • @ Nekkonezumi : merci ! Oui, expo intéressante et j'aurais aimé qu'elle soit mieux scénarisée, mise en valeur et surtout mieux mise en perspective.

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