Être contre, c’est être toujours contre

Je me souviens de leurs visages, la jubilation sur leurs traits, fenêtres ouvertes dont ils font jaillir des cris de joie et une photo, qu’ils brandissent dans les rues de Bombay. Arrêtés au feu rouge, à côté de moi, une photo de Kasab. Le seul terroriste survivant des attentats du 26 novembre 2008. Photocopie noir et blanc. Maculée d’une grande croix rouge. Death, death, death. La peine de mort pour Kasab. Le doigt pointé sur le visage fermé, leurs yeux heureux jusqu’à l’irréel, ils me prennent à témoin : « Death !!! This is Kasab ! Death ! ». Je serre les lèvres. Je reste de marbre. J’ouvre ma fenêtre. Je les regarde.

« And so what, jai Hind ? »*.

***

Comme Sacco et Vanzetti, ils étaient deux hier.

Deux à être exécutés.

Pourtant, on n’a parlé avec force gargarisations que de Troy Davis. Exit Lawrence Russell Brewer, parce que lui c’est un connard de suprémaciste blanc du Ku Klux Klan, parce qu’en revanche Troy Davis était peut-être innocent.

Et cela indigne qu’un innocent puisse être condamné à mort.

Moi, cela m’indigne qu’un coupable puisse être condamné à mort. Cela m’indigne que n’importe quelle personne puisse être condamnée à mort, qu’un Etat s’arroge le droit de priver un seul de ses citoyens de la vie.

En acceptant de réduire une part de mes libertés pour que l’Etat garantisse ma sécurité, on appelle ça le contrat social, je ne lui ai à aucun moment donné le droit de décider de ma mort. Il ne s’agit pas de démocratie, il ne s’agit pas de dictature, il s’agit simplement d’une réflexion politique stricte sur ce qui fonde le vivre ensemble organisé politiquement. Parce que rejeter ou adhérer à la peine de mort ne doit et ne peut être pensé qu’en tant que donnée politique parce que cela révèle le fondement humaniste, pondéré et juste, de l’Etat dans lequel nous souhaitons vivre.

Ne tombons pas dans le pathos ou l’emphase, « mais si c’est un violeur tortionnaire d’enfant récidiviste ? ». N’imagine même pas me dire que tu es contre la peine de mort parce « comme c’est définitif, mieux vaut l’éviter », et encore moins que « les gens peuvent changer, demander pardon ». Ou pire, « je suis plutôt contre, mais quand même, pour les violeurs d’enfants et les terroristes »… Non. Je me fiche des arguments qui ne tiennent qu’à un fil, ne répondent à aucune réflexion d’ensemble.

Même un coupable, même le pire des assassins ne doit pas être exécuté. Justement lui d’ailleurs. Il en va de la crédibilité d’un Etat qui pose l’humanisme comme fondement de son fonctionnement politique. Qui sous-tend fraternité, solidarité, équité, pondération et sécurité pour l’ensemble de ses citoyens. Et un Etat qui n’aurait pas cela pour fondement ? Je le méprise, c’est aussi simple que ça : parce que la peine de mort n’est pas une peine, mais un châtiment, le crime d’hybris d’un Etat qui sort de son strict domaine judiciaire pour atteindre celui du divin. Ce pas définitif le discrédite irrémédiablement en tant qu’Etat.

Adopter un cadre de réflexion strictement politique a l’avantage de permettre de sortir des hésitations de l’émotion. La question ne sera plus de savoir si Davis est innocent (et donc s’il avait avoué au final, on l’aurait laissé exécuter avec moins de regrets ?), de savoir si tel ou tel crime mérite ou non la peine de mort. C’est le législateur qui doit formuler la chose simple et tout aussi définitive qu’un couperet : l’Etat que je veux créer, dont je veux faire perdurer l’idée, a-t-il ou non le droit de condamner à mort ? Cela a un second avantage, un Etat prouve sa maturité et son humanisme non pas en n’y recourant pas mais en abolissant purement et simplement la peine de mort.

Demander l’avis du peuple ? Un référendum ? Comme en 1981 le tout-venant sera toujours pour la peine de mort… Parce que les crimes dont on parle touchent au plus grave, au plus atavique dans l’humain. Parce que Michel Sardou avait raison, « j’aurais ta tête en haut d’un mât », et moi la première. « Si un jour tu vis le drame d’une famille dont l’enfant est tué, le drame d’une famille qui perd un proche lors d’un attentat, tu seras pour… ». Je suis malléable au fait divers, à l’émotion. Je ne suis pas un Etat. Je suis humaine et être humain tend parfois à éloigner drastiquement de l’humanisme. C’est à l’Etat de rétablir la passerelle, justement.

Lawrence Russell Brewer était résolument coupable. Troy Davis était peut-être innocent. Soit. Et je m’en fiche. Être contre la peine de mort, c’est l’être toujours et en permanence, quelle que soit la situation, l’accusation ou le pays, être contre. Et ne jamais questionner la culpabilité ou le crime commis. C’est être humaniste et en appliquer les implications sociales et politiques.

Alors aujourd’hui, et c’est très rare alors profite, je suis fière de mon pays.

* « Et alors, vive l’Inde ? « . L’Inde avait instauré depuis 1997 un moratoire sur la peine de mort, rompu en 2004 par une exécution (par pendaison en Inde). Il y a quelques jours, c’est l’exécution des trois assassins de Rajiv Gandhi qui a été repoussée. Quant à Kasab, il a à nouveau fait appel de cette condamnation à mort. On est donc bien évidemment loin ici de ce qui se passe dans les stades chinois, les prisons japonaises ou les couloirs de la mort américains.

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21 commentaires

  1. "Même un coupable, même le pire des assassins ne doit pas être exécuté. Justement lui d’ailleurs. Il en va de la crédibilité d’un Etat qui pose l’humanisme comme fondement de son fonctionnement politique. Qui sous-tend fraternité, solidarité, équité, pondération et sécurité pour l’ensemble de ses citoyens."

    Ok, mais la peine capitale pour un tueur, c'est assurer la sécurité de la société, non ? C'est aussi être solidaire et fraternel avec la famille de la victime, non ? Et c'est justement faire preuve d'équité: "tu a pris la vie de mon mari, de mon enfant, on prend la tienne", non ?

    Ok, je sors Chouyo 🙂

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    • @ Cedric : hihihi... Mais tu fais bien de soulever la question, parce que c'est souvent un argument utilisé pour justifier la peine de mort.
      On établit effectivement comme ça une équivalence entre le sang de l'un et le sang de l'autre, en faisant croire que le soulagement viendra du sang versé. C'est donc estimer d'un point de vue philosophie, et instiller cette philosophie dans la société, que le sang versé est une chose qui peut être justifiée. Si l'Etat verse le sang de l'un parce qu'il a tué, pourquoi attendre d'ailleurs qu'il le fasse, pourquoi ne pas le faire moi-même ?
      Et concernant la sécurité, toutes les études je crois ont montré que la peine de mort n'était en rien un rempart contre les crimes et la délinquance (regarde aux Etats-Unis...), donc non la peine de mort n'assure en rien la sécurité de la société, et oui, elle répond aux plus bas instincts du "oeil pour oeil, dent pour dent"... 😉

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      • "Si l’Etat verse le sang de l’un parce qu’il a tué, pourquoi attendre d’ailleurs qu’il le fasse, pourquoi ne pas le faire moi-même ?"

        ah non, ce serait l'anarchie. Nous restons dans un état de droit avec des lois. Se faire justice serait aussi un crime.
        Je suis tout à fait d'accord, la peine de mort n'est en rien un rempart contre les crimes. Je le vois à Taiwan, en Chine ou encore au Vietnam. Mais je ne parlais pas de la peine de mort comme rempart contre le crime, mais plutôt d'assurer la sécurité de la société car l'assassin n'est plus.
        Dans nos démocraties, un assassin prend quoi, 15-20 ans de prison ? Est-ce suffisant pour faire payer un crime ? Car lui, il a pris ce droit d'oter la vie à une personne qui n'a pas demandé à mourir.
        Le poseur de bombe qui sait pertinement qu'il va faire beaucoup de morts, des innocents, des enfants, faut-il lui permettre de reprendre une vie après 30 ans de prison ?
        Je ne suis pas spécialement pour la peine de mort, mais le sujet n'est pas simple. On crie au scandale car l'état prend la vie de l'assassin, mais le vrai scandale c'est ce qui s'est passé avant, lorsque l'assassin a lui dans un premier temps pris volontairement la vie d'autres êtres humains.
        Je ne pense pas non-plus que le sang versé soulage, mais permet peut-être un certain apaisement, voir un sentiment de justice. "Oeil pour oeil, dent pour dent", oui, nous ne sommes après tout que des humains 🙂

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  2. Je suis scandalisé et choqué par ta note !
    Pas par le fond que je partage, mais merde du Julien Clerc, non ! T'es vraiment ignoble de nous faire subir ça ! Pour ce crime affreux et inexcusable, tu mériterais la peine de mort par éviscération à la petite cuillère émoussée !

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  3. pfiouuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuh,tu es décidément quelqu'un de bien!Je te remercie de ne pas me laisser me sentir seule aujourd 'hui,la peine de mort ,c'est NON NON et NON!!!!!a te lire j'en pleurerai de bonheur de savoir que sur cette planète il y a encore des personnes qui réfléchissent,merci!
    Chouyo pré-si-dente!!!!!
    mais revoit tes classiques,parce que Sardou et J Clerc...bof bof 😉
    "Here's to you Nicolas and Bart",rest forever here in our hearts"
    Mon Papou frissonne encore lorsqu'il entend chanter cette chanson ainsi que "ballad of Saccho and Venzetti"chanté par Joan Baez
    Trés tot il nous a enseigné l'Humanisme.Je crois que tout cette façon de penser que tu as et que j'ai(et que plein d'autres aussi ouf)repose uniquement sur l'éducation.Qui de nos jours prend le temps d'expliquer ces choses tellement évidentes?C'est une honte!!

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    • @ Zaneema : hihihi, merci beaucoup 🙂 Et je pense que oui, une éducation qui demande de poser les choses avant tout, de bien réfléchir à tout ce qu'impliquent nos choix, de se demander si tout ça est juste ou non.
      Pour Sardou et Julien Clerc, il y a une bonne raison en fait (mais pas musicale, sinon j'aurais évidemment choisi Joan Baez 😉 ), ils ont tous deux pris part au débat sur l'abolition de la peine de mort en France par ces chansons interposées 🙂

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  4. Bonjour Chouyo, tu as indéniablement raison, mais je te demande un peu d'indulgence pour les gens comme moi qui ont suivi l'histoire de Troy Davis pendant des années (via la newsletter d'Amnesty International notamment). Nous avions cru que nos précédentes pétitions et lettres envoyées en Géorgie avaient été utiles, à chaque fois que la date d'exécution avait été reportée à la dernière minute. Vu le coup de theatre de la fois précédente, tout était possible la nuit dernière. Le meurtre institutionnalisé de Troy n'en paraît que plus cruel. Nous ne sommes pas pour la mise à mort des coupables, mais nous avons clairement été naïfs.

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    • Bonjour Adrak. Tout ce que j'ai remarqué dans cette affaire Troy Davis, c'est qu'il s'agit d'un combat contre la peine de mort, je pense que tu es dans cette logique, parce que tout comme toi, je suis l'affaire depuis des années et objectivement, je n'ai jamais vu d'éléments sérieux innocentant Troy Davis. Il faut arrêter de prendre la justice américaine pour une justice féodale, elle a démontré que malgré ses dérives, elle reste l'une des plus pointues (et juste) au monde.
      Donc là il s'agit de justice, non pas de meurtre ...

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      • @ M1 et Adrak : à nouveau, on tombe dans le débat innocent ou coupable... ce n'est pas la question pourtant 🙂 Même si la justice américaine est "juste", elle recourt à la peine de mort ce qui ne la rend pas injuste mais l'Etat sort alors de ses prérogatives selon moi. Surtout pour un Etat qui se veut aussi avancé que les Etats-Unis (mais il y a encore quelques éléments à dépoussiérer c'est certain... rien que le rôle de la religion, dite ou signifiée, lors de la prestation de serment du président, montre à quel point les concepts chrétiens sont présents dans l'imaginaire politique américain, et la peine de mort n'est que l'application d'une justice qui se veut divine...).

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        • Je ne suis pas d'accord avec toi, la violence d'Etat n'a aucun rapport avec la justice divine. La violence d'Etat est le résultat d'un procès, d'une procédure judiciaire, d'une justice... ce qui n'est pas le cas d'une justice divine qui prend sa source d'une vérité, au-dessus des lois ; )

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    • @ Adrak : en fait, je compatis réellement. Parce que je me doute que tous ceux qui se sont démenés, comme toi, comme d'autres, le font en toute honnêteté et sans arrière-pensée.
      Mais je crois que ne médiatiser à outrance que le combat pour les "peut-être innocents", c'est se tirer une balle dans le pied et se discréditer en fait (parce qu'au fond c'est accepter le principe de la peine de mort pour les autres) et que justement, il vaudrait mieux méditiser au plus la lutte pour les coupables avérés ayant avoué. Là, la lutte pour l'abolition de la peine de mort prend tout son sens. Je reçois aussi des newsletter sur ce sujet, et toutes les exécutions américaines sont mentionnées, coupables ou "moins" coupables. Mais les premiers ne sont jamais vraiment médiatisés.
      Enfin, une naïveté par rapport à quoi ? Au système judiciaire américain ? Je ne pense pas que vous ayez été naïfs, vous aviez plutôt de l'espoir. Et ça c'est déjà beaucoup 🙂

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  5. Excellent billet ! Tu connais mon avis là-dessus, je ne suis pas contre la peine de mort, et contrairement à toi, je ne pense pas qu'elle met en doute la crédibilité de l'état, au contraire, cette violence d'état est l'un des remparts de notre société, l'un des fondement même ! l'état aura toujours besoin d'exercer cette violence pour préserver l'humanité de la société.
    Pour la petite histoire, aujourd'hui s'est ouvert à Marrakech du poseur de la bombe de l'attentat de Marrakech, il avait fait un large sourire aux familles des victimes, et puis disait qu'il était fier de ce qu'il avait compris. Franchement, je ne vais pas me soucier de son bien-être quand il sera pendu ...

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    • @ M1 : merci !!! 🙂
      Non, la violence d'Etat n'est pas un fondement mais un préalable à la fondation de l'Etat. Cette violence perdure le temps que l'Etat se stabilise, et n'est sollicitée ensuite qu'en temps de crise grave. C'est le seul moment où la violence d'Etat est justifiable et justifiée, celle d'un Etat qui se met en place. La loi du prince requiert alors la violence. Mais, au moment où l'Etat est pérenne, cette violence se résorbe en une multitudes de violences symboliques faites pour rappeler que l'Etat pourrait utiliser cette violence, mais ne le fait pas. C'est le moment où l'Etat se dégage de l'historique, de l'événementiel, pour acquérir des fondements philosophiques. Le prince instaure une limite à la violence, même à la sienne : mieux vaut manifester la possibilité de frapper que frapper réellement. Alors, être dans la situation d'un Etat pérenne ET utiliser cette violence en même temps, comme le font les pays qui exécutent des condamnés, c'est faire preuve d'une grande fragilité idéologique, politique et philosophique.
      Je parle d'hybris dans mon billet, et c'est bien ce moment où l'Etat se trouve dans une jouissance de toute-puissance, et il n'est pas anodin que la politique américaine n'arrive pas à résoudre cette question de la peine de mort. Il y a quelque chose de fondamentalement absurde dans l'utilisation de la peine de mort... dans ce billet, je cite (entre les lignes) Cesare Beccaria, mais c'est une phrase de Hugo qui rend le mieux cet absurde : "Que dit la loi ? Tu ne tueras pas ! Comment le dit-elle ? En tuant !".
      La peine de mort n'est malheureusement pas un rempart contre le crime, elle n'a jamais "fait peur", et je me demande même si au final elle n'incite pas ceux qui passent le pas, quitte à risquer d'être exécutés, à ne plus avoir aucune limite en terme de cruauté.
      Au final, ce que je trouve intéressant c'est que tu recours à l'émotion... parler de ce terroriste, de son sourire. Bien sûr que tous nous sommes scandalisés, outrés, par son acte et son comportement. Et c'est normal, nous sommes humains. Mais ça, c'est du domaine de l'émotion, de la loi du talion, de ce sentiment viscéral de "tu as pris, alors on te prends !". L'Etat doit se situer au-delà et justement être le rempart contre cela, il doit être le cérébral contre le viscéral. Moi, je voudrais qu'il soit pendu, fusillé, mais je veux aussi que l'Etat me protège contre cette violence qui n'engendrera que de la violence. Que l'Etat justement soit un rempart conte l'émotion, emportée et versatile.

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  6. J'adhère parce que comme toi je pense que tuer, c'est tuer et que l'horreur de cet acte ne doit pas être proportionnelle à la "qualité" de la victime.
    Et bon, Julien Clerc ça passe, mais Sardou, enfin, non quoi ! 😉 cc @Largentula

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