Comme chez soi…

Quand tu voyages en Inde, un monde entier fait d’intérieurs et de familles t’est accessible. Et il suffit d’un pas pour…

… entrer chez les gens, loger chez l’habitant. Non pas chez la majorité de la population qui s’entasse dans les cahutes rurales ou les amas de tôles des villes tentaculaires, mais dans les maisonnettes des familles qui se sont lentement constitué un petit patrimoine, un petit pécule, qui leur a permis de construire en dur en milieu urbain. Une guesthouse dans une des milliers de petites villes de l’Inde.

Tu poses ton sac à dos, tu enlèves tes chaussures et tu entres. C’est la hauteur du plafond qui te surprend d’abord, à perte de vue, amplifiée par les murs nus badigeonnés d’une peinture qui s’écaille par endroits. Aucun tableau, rien, si ce ne sont des meubles de bois sombre surchargés de bibelots et de sculptures baroques. Une impression étrange de collision culturelle, une maison de campagne portugaise déplacée dans le vide des tropiques. Car on ne met rien aux murs suintants, on n’investit pas sous les tropiques dans ce qui sera rongé par l’humidité des moussons. Peu de tableaux, aucun livre. Tu prends le verre d’eau que t’apporte la maid craintive et souriante. Les tables et les fauteuils sont recouverts de plastique, le ventilateur tourne lentement. Il te semble être entré dans le monde de l’immuable : autour de toi, tout a été choisi pour rester tel quel, à cette place et dans cet état, jusqu’à la nuit des temps.

Les sols sont de marbre, la pierre maîtresse de l’Inde. Il sera balayé demain au petit matin comme il l’a été aujourd’hui, et tu entendras le lancinant crissement des brindilles, ce balais de l’Inde que l’on tient d’une main pendant que l’autre retient le pallu du sari, la balayeuse courbée en deux tant les brindilles sont courtes. Exprès semble-t-il, marquer la distance entre celle qui balaie et le reste de la maisonnée. La maid lavera le marbre, maigre, accroupie, son baquet d’eau sale et sa serpillère douteuse passée en un geste lent, arrondi, devant elle. Sans frotter. Chaque matin. Parce que le marbre s’entretient, il dit le pécule accumulé plus que tout autre chose.

Bienvenue chez la petite bourgeoisie de l’Inde, celle qui transforme sa maison en guesthouse parce qu’elle sait qu’il existe un monde du voyage, de l’itinérance et qu’elle peut en tirer une ressource bienvenue. Elle vit chichement, déjà balzacienne pourtant, à l’affût du moindre grain de riz, millimétrant chaque dépense, pesant soigneusement chaque investissement mais évaluant surtout ce qui fera venir et rester les voyageurs. Elle met à disposition son toit, un lit correct, des draps propres, de quoi poser ton sac à dos quelques jours et souffler. De quoi surtout te sentir chez toi, entouré d’une famille… You’re like my daughter… Le colonel à la retraite de Jaipur, sa maisonnette calme et tenue parfaitement, lui qui s’abîme chaque soir dans un classique hollywoodien projeté à même le mur de son salon, te nourrira au petit-déjeuner comme si tu devais affronter l’armée pakistanaise quelques heures plus tard plutôt que l’ascension au Tiger Fort d’Amber. Cette femme de Lucknow, affairée, soucieuse, s’inquiètera de vérifier si ses étudiants américains venus pour un semestre à l’université sont rentrés le soir tout comme ses voyageurs de passage. La mère de famille de la côte goanaise dont les enfants sont, dit-elle, à l’étranger, t’indiquera où manger sans te faire avoir et sans tomber malade, tout comme ce couple de Cochin qui, tenant d’une main de maître une maison ancienne du fort, organisera le transport vers la gare pour te simplifier les choses. On remplira les papiers plus tard te dit cette cordiale habitante de Hampi à la maison aussi rose que son sari, va d’abord te reposer. Reprends encore de ce plat, t’impose cette famille de Bhopal fière de sa réussite, presque aussi envahissante que ce pater familias de Bénarès, autoritaire à force de vouloir bien faire.

La guesthouse de l’Inde est ce lieu où naît la confusion de ce qui tient de l’hôte et des prérogatives familiales…

On ne sait jamais si tout ce qui est dit est vrai. Si le discours est formaté pour tes oreilles d’étranger, pour que tu ne poses pas trop de questions, pour te mettre en confiance. Les enfants sont-ils vraiment partis étudier à l’étranger ou bien les chambres sont-elles celles des parents morts ? Les hommes sont-ils au travail, ou manquent-ils à l’appel, décédés, partis construire les routes dubaiotes, ayant fui avec une autre ou bien nourrissant les matelots philippins, conduisant les hommes d’affaires sur les routes gelées de Toronto ? On ne saura jamais. Les hommes manquent bien souvent dans ces intérieurs de l’Inde, et la femme sans belle-famille ou sœur a pris à bras le corps et tient sa petite entreprise, prenant les réservations et l’argent sans intermédiaire, recevant des étrangers sans chaperon.

Cette Inde compte sur toi cette nuit, la vadrouilleuse, sur ce que tu paieras pour une chambre simple et propre qui sent le moisi, une salle de bain vétuste où le baquet te sert à la fois de chasse d’eau et de lieu d’ablutions, où le petit-déjeuner de café soluble amer, de toasts fades, d’oeufs gras et d’une banane te tiendra au corps toute la journée. Alors tu n’en perds pas une miette. Tu observes chaque détail, le tapis élimé et l’autel de Ganesh à l’entrée, le cook qui vient le matin préparer le repas, muet, sans un geste qui pourrait faire croire qu’il est sexué, la pile de brochures jaunies dans laquelle ton hôte farfouille pour t’aider à trouver qui un taxi fiable, qui une guesthouse pour ta prochaine étape. Tu touches là au cœur d’une Inde passionnante et tu le sais. Celle qui tâche de joindre les deux bouts en tirant parti d’un monde qu’elle ne connaît pas mais dont elle ne perd pas une goutte. Il n’a jamais quitté Jodhpur, mais ce propriétaire est avide de toutes les informations que tu pourras lui donner sur ce dont ont besoin les voyageurs, sur ce pour quoi ils seraient prêt à payer.

Il pose des questions, prend des notes dans sa tête, il sait déjà comment accueillir ses prochains hôtes.

Et toi, à mesure de tes vadrouilles, s’étend ta famille indienne…

HIIIIIIIIIIIII !!!(0)Boah...(0)

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