Une rentrée en retrait

S’il est vrai qu’au Jardin sacré des Ecritures,

Le Fils de l’Homme ait dit ce qu’on voit rapporté ;

Muet, aveugle et sourd au cri des créatures,

Si le Ciel nous laissa comme un monde avorté,

Le juste opposera le dédain à l’absence

Et ne répondra plus que par un froid silence

Au silence éternel de la Divinité.


Alfred de Vigny, Les Destinées, « Le Mont des Oliviers », III.


Mes papiers pour être payée sont prêts.

Mon vernis à ongles est fait.

L’itinéraire pour rejoindre l’établissement-boîte-aux-lettres que l’on m’a attribué (le même que celui qui m’avait donné envie de quitter l’Education nationale…) est prêt. Avec pause croissant intégrée.

Je n’ai aucun manuel. Je n’ai pas remis le nez dans les programmes qui, depuis 6 ans, ont du changer 12 fois. Parce que si je sais où aller pour la pré-rentrée, je n’ai aucune idée d’où se fera ma rentrée. Ni quand, ni pour quels niveaux, ni pour combien de temps.

J’ai toujours mes diplômes en poche, mon énergie, ma foi dans le fait de transmettre et d’aider, j’ai toujours ma passion pour l’histoire, la géographie, les mots, les problématiques, les méthodes d’apprentissages et de travail, les mises en scène pédagogiques et les projets interdisciplinaires.

Peut-être aurai-je des élèves mardi, peut-être pas. A moins que ce ne soit vendredi. Ou bien dans deux mois. J’aurai des 6ème ? ou bien des Terminale. Des secondes ou des 3ème. Je ne sais pas. Ce sera ici ou là, à moins que ce ne soit là et ici à la fois, dans la plus grosse académie de France il y a le choix. A l’année me dit-on mais rien n’est sûr, peut-être dans cet établissement-boîte-aux-lettres mais peut-être pas. Des classes surchargées ou non, des classes difficiles sans doute, des banlieues éloignées, mais rien n’est sûr.

Je suis la variable d’ajustement, le fusible flexible parce qu’un jour j’ai réussi un concours en adéquation avec ma vocation. Grossière erreur. Cela ne date pas de ma réintégration tardive, après 3 affectations des plus illogiques et difficiles la 4ème atteint l’apogée avec une non-affectation 24 heures avant la rentrée qui me fait osciller entre une sérénité affichée ( « on verra bien ») et une angoisse sourde qui réactive une colère accumulée au fil des années ( « je me suis toujours préparée au pire, et l’Education nationale a réussi à me surprendre à chaque fois… »).

Alors je me mets en retrait.

Je suis une vraie prof, dans l’âme, jusqu’au bout des ongles. Je suis une transmetteuse. Ce blog, mes écrits, ma conversation, ma personnalité, tout le crie. Le bien-apprendre des élèves est mon créneau, mon moteur. Et le sentiment de faire quelque chose pour eux était l’ultime justification pour faire passer la pilule, d’une reconnaissance quasi nulle, d’un salaire peu mirobolant, d’une carrière inexistante, d’un emploi du temps définitif non délivré en octobre, d’un établissement situé à un-métro-un-terminus-de-RER-et-deux-bus de chez moi. C’était la culpabilité de la vocation qui clamait « les élèves n’y peuvent rien, ils n’ont rien fait, ils ont besoin de bons profs »… mais moi non plus je n’ai rien fait.

A part peut-être l’erreur d’être pétrie d’une vocation.

Alors, parce que je ne sais pas quoi préparer, mes cours ne seront pas prêts. Parce que je ne sais pas pour quels niveaux et pour combien de temps, je n’aurai pas de progression. J’ai paraît-il ce talent de savoir raconter des histoires, de passionner un public, de gagner l’attention de mon auditoire : alors si je suis le fusible, j’en userai et en abuserai. Aucun zèle, aucune implication, aucun sacrifice de mes soirées ou de mes week-ends. Rien ne le justifie. Mes élèves ne perdront pas leur temps, mais moi non plus.

La seule chose qui m’importe désormais est d’avoir moins de 5h de transport par jour.

Moins de 4 interconnexions à chaque fois.

De pouvoir dormir jusqu’à 5h30 le matin, et de rentrer avant 20h30 chez moi.

Ce qui m’importe désormais, c’est d’être payée. Et de pouvoir m’échapper.


HIIIIIIIIIIIII !!!(0)Boah...(0)

9 commentaires

  1. Mes amies prof d'histoire subissent pour la plupart de similaires désagréments avec des affectations au dernier moment...c'est vraiment du grand n'importe quoi!

    HIIIIIIIIIIIII !!!(0)Boah...(0)
  2. Belle dissertation, arguments clairs (voire limpides), plan enthousiasmant menant à l'énergie et au suspense : 20/20
    Et si jamais, griffe un peu de tes ongles faits, des fois ça fait du bien. Plein de pensées 🙂

    HIIIIIIIIIIIII !!!(0)Boah...(0)
  3. Je vois que la rentrée est "brouillon" pour pas mal de gens,élèves ou enseignants (avec une maman prof à la retraite,un frère enseignant au collège,je sais de quoi je parle).Mahesh ne fera pas sa rentrée demain,ben non,il n'a pas encore d'AVS .Pour lui la rentrée se fera....on ne sait pas quand.
    Allez,ça va bien se passer!!;)

    HIIIIIIIIIIIII !!!(0)Boah...(0)
  4. "Ce qui m’importe désormais, c’est d’être payée. Et de pouvoir m’échapper". Bon je ne suis pas prof, mais j'en suis rendue aux mêmes conclusions. C'est peut-être ce qu'on appelle la maturité ? Bon courage en tout cas ! 🙂

    (PS : imprimé panthère le vernis ?)

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  5. Comment broyer des vocations, et des gens, et des temps libres... C'est bien dommage tout ça. Je te souhaite en tout cas bon courage, et espère que cette rentrée se déroulera le mieux possible.

    HIIIIIIIIIIIII !!!(0)Boah...(0)
  6. Que dire ? Que décidément, l'administration... moi, ça me met en colère car c'est un tel gâchis.. (et je découvre tout juste les "joies" de l'administration en tant que nouvelle fonctionnaire, et je ne sais pas si je vais m'y faire...)

    HIIIIIIIIIIIII !!!(0)Boah...(0)
  7. Il est évident que tu n'as pas choisi ce métier et qu'il t'a choisi. Je crois que c'est un des métiers les plus ingrats aujourd'hui surtout quand on l'exerce en ile de france. Mais je suis certaine que le fait de passionner quelques uns t'apportera de la satisfaction.
    Courage, gros bisous

    HIIIIIIIIIIIII !!!(0)Boah...(0)

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