Un naan en Chine

Shanghai Tabouna ouïghoure

Je me souviens très bien de cette échoppe.

Dans une rue de Shanghai près de Shanxi Nan Lu, en plein milieu d’un quartier bobo-expato-pré-branchouille. Une rue typique de cette ville rasée-reconstruite, sans âme, presque parfaite avec ses trottoirs corsetés, ses enseignes reluisantes, son coeur aseptisé. Il y a peu de villes que je n’aime pas dans le monde, Shanghai en fait partie.

Mais heureusement, derrière le vernis et la façade de la Chine moderne, il y a toujours la vieille femme édentée, la ruelle qui pue, la poubelle éventrée et la cantine peu ragoûtante. Le gars au brassard qui surveille les allées et venues, les vieux qui étalent leurs pièces de mah-jong, la gamine qui joue avec un cerceau. La ville qui ne voit que rarement un visage étranger, la ville qui, si elle ne peut pas vraiment prétendre rappeler l’ancien temps, n’est pas pour autant envahie de Starbucks, de Paul et de MacDo (oui, Paul fait partie de cette liste au même titre que les autres).

Le pain, je l’ai reconnu immédiatement.

Je l’ai senti fondre dans ma bouche, moelleux et plein encore des arômes laissés par les braises. Cela fleurait bon le Xinjiang où j’étais allée quelques années plus tôt, cette région tout à l’ouest de la Chine, peuplée par la minorité ouïghoure et musulmane. Langue turque à la graphie arabe, yeux bridés mais visage d’un monde déjà hors des frontières chinoises. Et pourtant à l’intérieur de la si monolithique (pourrait-on croire) Chine. Cela fleurait bon aussi ces boulangeries chiites de Hyderabad où j’avais déjà goûtés des mêmes semblables.

Les habits, la calotte, le visage… il était musulman mais ce ne pouvait être un Hui (Han musulmans en quelque sorte, ils ressemblent beaucoup plus aux membres de l’ethnie majoritaire) car tout dans les yeux et la couleur de la peau rappelaient l’Asie centrale.

Je voulais goûter ce pain. Je voulais aussi lier la conversation.

Gourmande.

Il arrondissait le dos à chaque fois qu’avec sa longue baguette il allait gratter au fond du four, un four creusé et bossu, à l’ouverture arrondie. Les braises éclairaient fugacement son visage, et il ramenait ce pain rond, aplati, fumant encore. Doré. Moelleux.

Réminiscences.

A deux mètres de lui dans la rue, devant la grille fermée d’un magasin, je notai du coin de l’oeil et de la narine un petit brasero où un autre homme faisait cuire de fines brochettes de mouton. Odeur forte, délicieuse dans le froid matin, de ces odeurs qui réveillent en nous la Faim. Glisser la brochette dans le pain replié, serrer le pain, retirer la brochette d’un coup sec tandis que les morceaux de viande restent dans le pain. Le goût grillé, l’onctuosité du pain humecté du gras et du jus de viande salé, la chaleur intense qui imprègne ta main avant que les sucs n’imprègnent ta bouche.

Tout comme ailleurs, chaque chose a son nom en Chine. Un pain n’est pas une brioche, une fougasse n’est pas un bretzel. Je ne savais pas comment nommer ce pain. J’en achetais un. Sourire étonné, ravi, l’homme m’en tend un. Le pain ne coûte rien, il réchauffe ma main. Et à la question de savoir comment s’appelle ce pain en chinois, l’homme me répond « naan ».

Réminiscences. J’aime quand les choses se croisent et se recroisent, les coïncidences et les hasards qui se recoupent quand on s’y attend le moins. J’avais dans ma main toute l’Asie centrale et ses peuplades dont les fours arrondis cuisent lentement les pains plats de farine de blé. De l’Inde où j’habitais à la Chine où je vadrouillais…

… alors, dans cette rue du froid hiver shanghaïen, bavardant en mandarin avec un Ouïghour et dodelinant à qui mieux mieux, je glissais dans mon naan un mutton kabab.

Shanghai Naan et kabab

HIIIIIIIIIIIII !!!(0)Boah...(0)

9 commentaires

      • @Nekkonezumi : HAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAN !!! Je viens de comprendre !!! Merciiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii, mouahahahahahah !!!

        HIIIIIIIIIIIII !!!(0)Boah...(0)
      • Il faut recouper avec le joie et le yeux que j'ai posés sur tes posts d'avant et tu saisiras la plus énorme débilité de l'histoire du jeu de mots de la galaxie...

        HIIIIIIIIIIIII !!!(0)Boah...(0)
  1. Haaaa! Un des premiers repas que nous avons pris ensemble je me rappelle!
    Cette année, j'y suis repassée, le boulanger Ouighour et son voisin de trottoir (brochette-man et son arbre-poubelle-à-pics) n'étaient plus là. 🙁

    HIIIIIIIIIIIII !!!(0)Boah...(0)
    • @Spike : oui !!! Après avoir mourru frigorifiées à Nankin 😉
      Oh ben zut ! C'était tellement trop bon...

      HIIIIIIIIIIIII !!!(0)Boah...(0)
    • @Blogi : rââââ ouiiii... j'y retourne rien que pour ça, même si j'aime pas Shanghai (c'est dire si c'était bon !) !

      HIIIIIIIIIIIII !!!(0)Boah...(0)
  2. Je vois qu'il y avait une sacrée brochette de gourmandes avec toi!Ces naan,je les achetais a Leh au Ladakh juste à coté de la mosquée et les kabab (attirée tout comme toi par cette odeur délicieuse)a Delhi juste a coté d'une passerelle qui pemettait de traverser la route,oui oui ils y pensent parfois;))

    HIIIIIIIIIIIII !!!(0)Boah...(0)

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