Enfants des années 80 : la Génération de la Lose

Au commencement il y eut…

Téléchat.

C’est en regardant un épisode du Joueur du Grenier que cette émission m’est soudain revenue en tête : le présentateur le dit d’ailleurs très bien, tout comme la sienne ma mémoire s’était chargée d’occulter avec précision TOUTE réminiscence de la chose. Toute image, toute sensation, tout son provenant de cette émission initiée entre autres par Roland Topor. Et c’est à partir de là que j’ai commencé à réfléchir sur l’enfer qu’avaient été les années 1980 pour ma génération. Non seulement il nous a fallu nous extraire du quasi trou noir musical mais il a fallu aussi guérir des plaies télévisuelles.

Car en la matière, les années 1980 n’étaient pas étranges mais glauques. Voire glauquissimes.

Dans Téléchat, en plus de la musique et de dialogues écrits par des adultes (plus ou moins éméchés) à destination d’adultes (plus ou moins enfumés), il y avait des personnages absolument terrifiants : placez votre bambin de 6 ans devant Pubpub « le singe vermiteux », verdâtre, au poil filasse, sale même, tenant plus du paresseux que du singe en fait, ou face au terrifiant Léguman et on en reparle. Pour ma part ce sont les objets parlant qui me fascinaient et me terrorisaient à la fois, générant cet attrait que l’on a tous pour le malsain : les visages écrasés, vieillards avant l’heure, du téléphone et du fer à repasser surtout, et… leur voix. Lente, lancinante, fragile, essoufflée. Ils étaient tous, dans mon esprit, sur le point de mourir tandis que le Chat sombrait dans une mélancolie dépressive. Seule l’Autruche, fofolle, semblait réchapper à l’ambiance délétère et ne se rendre compte de rien. Logique vous me direz…


Non mais sérieusement…

Selon la programmation du jour, juste avant ou juste après Téléchat venaient des dessins animés : et là tu te demandes combien d’enfants de ma génération ont fini chez le psy à 9 ans… Parce que, comme on t’avait fait croire que la mode se résumait au costume large à épaulettes surmonté d’un bandana et d’une coupe  hérissée, tu fuyais cet enfer vers ton seul refuge, la petite lucarne…

… où tu apprenais les choses de la vie*.

Et les choses de la vie, c’est d’abord leur finitude. Oui, en réfléchissant deux secondes au scénario de Rémi sans famille, tu te roules en boule dans un coin habillé en noir et tu te suicides par audition exclusive des Forbans. Rémi (adaptation du roman de Hector Malot) tourne autour d’une seule idée : si Rémi s’attache à quelqu’un, il meurt ou disparaît. Il s’attache à un chien ? Le chien meurt. Il s’attache au singe ? Le singe tombe malade. Il s’attache à Vitalis ? Vitalis disparaît et meurt. Rémi se serait attaché à une maison que la maison aurait brûlé, il se serait attaché à un pays que ce dernier aurait été mis à feu et à sang dans la minute suivante. Rémi, c’est l’apprentissage de la lose.

Mais heureusement, nous charmants bambins vêtus de sweat-shirts molletonnés à slogan, on avait compris qu‘il y avait un moyen de combattre la lose : par la lose. Et donc par le punk, le « No future » et la grosse voix éraillée qui dit « fuck » à la vie. Alors on chantait à tue-tête le générique de Rémi sans famille sur un rythme conquérant et un ton vainqueur, en martelant bien chaque mot. Genre… « CAR ON A BESOIN D’AFFECTION DANS LA VIE !!! ».

Ensuite, après avoir perdu nos voix sur ce générique d’une rare violence, on découvrait que les valeurs, les vraies, celles que nous inculquaient nos parents ne nous permettraient jamais d’arriver au bonheur : et Moi Renart, ultime spin-off des fabliaux du Moyen Âge, de nous parler de mensonge, tromperie, déguisement et duperie (j’ai appris le mot grâce à ce dessin animé) afin de toujours nous en sortir, qu’il s’agisse de nos ennemis préférés comme Ysengrin, ou avec les filles (que l’on voit la moitié du temps en sous-vêtements) comme Hermeline. Et que, tout bénèf’, on aurait toujours des amis fidèles comme Marmouset. Renart donc, le beau gosse beau parleur qui arrive toujours à ses fins.

Drôle, c’est à cette même époque que remontent mes premiers souvenirs de Bernard Tapie…

C’est à ce moment-là que, les yeux écarquillés et le visage taché de chocolat, on se rassurait sur ce monde d’une rare cruauté en pensant à nos parents qui seraient toujours là. C’était sans compter…

… les années 80.

Oui, elles étaient aussi passées par là : il n’y a pas un seul dessin animé de l’époque dont je me souvienne où le héros ne soit pas un orphelin. Clémentine a perdu son père ET l’usage de ses jambes (alors oui elle peut marcher dans ses rêves, c’est le côté ultra-positif des années 80 qui est passé par là ?), ou bien c’est une héroïne qui a perdu son père ET tout espoir d’être traitée correctement. Parce que Princesse Sarah c’est gratiné dans le genre : orpheline de mère, puis de père, elle devient la Cendrillon souffre-douleur d’un pensionnat entier, des enfants à la directrice. Orpheline ne suffisait pas. Esteban et Zia sont orphelins, Tao est le dernier d’une peuplade quasi éteinte (Les Cités d’Or), je ne parle même pas de Tom Sawyer et de Bouba le petit ourson… Candy tente avec son sourire et ses cheveux blonds de nous remonter le moral mais peine perdue, cette orpheline du sud des Etats-Unis est EN PLUS séparée de son amie de toujours, et rêve d’un « prince » qui n’est jamais là… Alors tu t’en remets à l’ambigu et délicieux Oscar, so XVIIIè siècle dans sa veste cintrée, et de découvrir que si l’héroïne de La Rose de Versailles/Lady Oscar n’est pas orpheline, le dessin animé se rattrape : le père fait d’elle un garçon, elle vit un amour impossible, voit la reine s’enfoncer dans la frivolité et les complots, prend conscience des conditions de vie du peuple français ET meurt en pleine prise de la Bastille. Cela compense bien.

Sinon, l’autre grand thème des dessins animés de mon enfance, c’est la destruction ou la disparition du monde connu. Un truc sympathique donc, pas du tout anxiogène, où les héros doivent se cacher ou fuir toujours plus loin. Bon, vous me direz c’est sans doute le schéma le plus simpliste qui soit pour créer un scénario qui se tienne à peu près, avec un but, des adjuvants, des opposants et un groupe de héros. Mais de là à multiplier la thématique… Dans les Mondes engloutis (dont le générique me fait toujours vibrer) où la catastrophe écologique planétaire qui a divisé les hommes entre Ceux d’en haut et Ceux d’en bas ne suffisant pas, le soleil tombe malade (ce qui rappelle le scénario de Dark Crystal, autre film monumental et un tout petit peu inquiétant visuellement et psychologiquement de la même époque), dans Capitaine Flam, (oh un orphelin !) qui lutte contre le Mal dans l’espace menacé par une… euhhh… menace diffuse ?, dans Ulysse 31 qui cumule à la fois la perte progressive des compagnons et l’éloignement de son chez-lui (un mélange entre Jason et les Argonautes et L’Odyssée ?) au point qu’enfant j’ai toujours pensé que le générique était un impératif : « Ulysse, reviens… ». Quant à Albator… ah il était sexy oui, mais je vous laisse lire le synopsis proposé par Wikipédia :

En 2977, les Terriens nagent dans l’opulence. Ils ont envoyé des robots qui exploitent les ressources d’autres planètes. Tout ce qui est récolté est distribué gratuitement à la population. Par le truchement de l’abrutisseur mondio-visuel, les seigneurs bloquent les pensées d’un peuple qui est asservi. Comme il ne réfléchit plus, il se croit heureux. Pourtant, une mystérieuse sphère noire recouverte de glyphes inconnus s’écrase sur la Terre. Alors que le gouvernement mondial est incapable de réagir, la menace extraterrestre se concrétise bientôt via les Sylvidres, des femmes végétales et guerrières. Leurs exactions sont attribuées à Albator et ses pirates ; pourtant il sera le seul à prendre la menace au sérieux et à les combattre.

Lalala… La catastrophe environnementale, le contrôle des esprits, la division des hommes, l’injustice envers les parias, la menace de l’alien, Poison Ivy et j’en passe. Non, nous ne sommes une génération traumatisée…

Les chaînes télé de l’époque avaient pourtant encore une carte à jouer : Punky Brewster. Punky, cette petite fille abandonnée par son père… puis abandonnée par sa mère… attends, attends… Et plus fort que Sarah, elle a été abandonnée sur le parking d’un supermarché ! Elle reste avec son chien (et là, le « schéma Rémi » se met en route : pendant deux saisons tu n’as qu’une peur, c’est que le chien chope une maladie ou se fasse renverser par une voiture), elle squatte un appartement et finit par vivre avec un vieux monsieur (va mourir ? va pas mourir ?)… ce qui pourrait paraître louche mais on est dans les années 80 finalement… Evidemment, les services sociaux sont méchants parce que ça n’aurait pas été assez trash sinon.

Alors oui, nous enfants des années 80, nous sommes sortis un peu brutalement de l’univers ouaté et rassurant de l’enfance : chaque émission ou presque nous présentait ce que le roman du XIXème siècle proposait de plus noir (je suis étonnée que nous n’ayons pas eu de version d’Oliver Twist…), et au gré des réalisateurs notre écran s’est peuplé d’orphelins, de menteurs, de chats sous acide et de héros ravagés par leur enfance.

Mais heureusement, de temps à autre nous avions des rayons d’espoir et de lumière… Punky Brewster interprétée par une gamine prénommée Soleil Moon (ça ne s’invente pas) et Arnold et Willy, deux enfants noirs et pauvres propulsés dans une famille riche et blanche, qui nous apprenaient le partage et la vie croquée à pleine bouche. Le message doux-dingue, naïf et angélique, des années 80.

Et finalement, peut-être que nous n’avons pas fini en psychothérapie…

* Soit dit en passant, « Il était une fois la vie » était sans doute le dessin animé le plus doux et le plus tendre que l’on ait eu à regarder…

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11 commentaires

  1. Comme je suis d'accord ! Repenser aux dessins animés de mon enfance me procure un malaise presque physique. J'ajouterais "Nicky Larson", le gros pervers, "Les entrechats", sur les aventures de chats de gouttière (le pendant des "Aristochats"?) et le Disney "Alice au pays des merveilles" qui nous effrayait, moi et mes copines...

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    • @Constance : nous avons effectivement eu une sélection sur quelques années assez étonnante, bizarroïde, et ne parlons même pas de "Ken le Survivant"... 😉 Mais je me demande si finalement cela ne nous a pas permis de découvrir un certain sens de l'absurde, de l'humour et de la mise à distance ?

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  2. Tu me traumatises : je pense que j'avais un meilleur âge que toi pour voir ça (je suis née en 1971, hein (voix croulante) et jamais je n'ai été aussi fan d'une émission surréaliste que de celle-là. Téléchat c'était ma bible !! (ou alors je sui un peu folle ? tu crois ?:-p)
    En revanche tu peux taper sur toutes les bouses mélo du monde (que je regardais aussi, quand même, hé ;-)), ça ne me dérange pas, mais pas touche à Groucha !! Non mais !

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    • @ Nekkonezumi : oui, on en parlait donc... hier soir, hihihi ! Il y a cette différence d'âge qui joue : pour moi c'était à la fois incompréhensible et visuellement effrayant ! 🙂

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  3. Je crois que Téléchat a marqué de son empreinte toute une génération. Perso, je pense être un poil plus jeune que toi et je regardais ça entre 4 et 6 ans et c'était franchement zarbi. A tel point qu'il m'arrive encore d'en faire des petits cauchemars. Rien de grave mais ce sont des personnages familiers de mes songes, notamment cette espèce d'autruche et le telephone qui parle. Enfin, je crois que tous les objets parlaient.

    J'ai également expérimenté les Chevaliers du Zodiac et Dragon Ball qui, plus violent, étaient aussi plus facile je pense.

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    • @ Enraje : c'est vrai ? Pour le coup ça m'a marquée mais j'ai du en expulser le souvenir loin dans les méandres de mon cerveau, et ça n'est ressorti que très récemment en voyant l'émission du "Joueur du Grenier" ! Oui, tous les objets parlaient...
      Et "Ken le Survivant" !!! Dans le genre horrible... ou en tout cas, dans mes souvenirs, c'était absolument ignoble !

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  4. Il faut ajouter Zora la Rousse :

    "Zora est le chef de la bande. C’est évidemment la couleur de ses cheveux qui lui a donné son surnom : Zora la Rousse. Zora vient d’Albanie. Elle a quitté son pays quatre ans plus tôt pour fuir une vendetta qui a touché sa famille : au cours d'une chasse, son père a tué par accident un membre d’une autre famille, laquelle a décidé de se venger en assassinant tous les hommes de la famille de Zora. Son oncle, son père et ses grands frères ont été tués. Sa mère et elle ont passé la frontière albanaise pour sauver le petit frère. La mère de Zora est morte de la même maladie que celle de Branko, son petit frère, qui n’a survécu au décès de sa mère que quelques semaines. Zora n’a pas voulu rester à l’orphelinat; elle aime trop la liberté pour ça. Si elle est la chef des Uscoques, c’est parce qu’elle est la plus forte."

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    • @Redbrice : mais oui... mais tellement oui !!! Le résumé est même hallucinant (il manque juste un chien fidèle qui meurt aussi à un moment 😉 ) ! Merci beaucoup pour ce complément !!!

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  5. J'adorais Telechat et oui c'etait bizarre. J'ai gardé une passion pour les gluons 🙂
    Dark Crystal au delà du côté effrayant m'avait fasciné je trouvais ça tres beau. J'en ai gardé un goût pour les créatures de Jim Henson (Kermit et Farscape)

    Ton analyse est hallucinante et tellement vraie! Les adultes qui faisaient les doublages devaient être sous acide. Je me souviens de dialogues de Ken Le Survivant c'etait du grand n'importe quoi... Il y a eu aussi Cobra dans le genre violence et luxure... Sankukai Et X-or (2sec pour revetir son armure de combat) dans le genre monstre horrible.

    Enfin c'etait aussi l'epoque de Cocoboy et de la playmate du samedi soir à 20h et de Benny Hill que je regardais avec mes parents sans tout comprendre Dieu merci 🙂 en trouvant juste rigolo le petit vieux qui se faisait taper sur la tête
    Alors je suis peut-être complet ravagée en effet 🙂 mais pas de traumatisme

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    • @AG : mouahahah ! Oui, c'est exactement ça : notre génération a été assez ravagée mais sans traumatisme 🙂 D'ailleurs, tu as absolument raison, "Ken le Survivant" était d'une violence et d'une glauquitude assez rare (je me souviens des mains passant et repassant dans les plaies du corps de l'adversaire : miam !). Et "Dark Crystal" reste pour moi une référence, le scénario, l'esthétique, l'ambiance... 🙂

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  6. Bonjour, excellent article sur la meileure époque, celle des années 80 ! Les émissions et dessins animés avaient quand même beaucoup plus d'intérêt, en tout cas plus marquants que les dessins animés actuels fait à la va vite sur ordinateurs et plutôt laids.

    Il y a un dessin animé particulier que je recherche depuis longtemps et qui aurait pu figurer facilement dans votre article (je fait un copié collé de l'annonce sur albator) :

    je recherche le titre d'une série de dessins animés sombres, qui passaient vers 20h le dimanche soir sur fr3, en remplacement de ben hill, ça doit être fin 80 début 90.. Je me souviens par exemple d'un petit garçon qui escalade et se noit dans des toilettes. Un autre épisode montrait une petite fille qui devait manger des nouilles mais celles ci étaient vivantes et voulaient a tout prix entrer dans la bouche. C'était donc plutôt effrayant ! Merci d'avance si ça parle à quelqu'un !!!

    http://albator.com.fr/AlWebSite/addComment-950.php

    Ce dessin animé fait aussi d'une recherche par une autre personne (preuve qu'il a bien été diffusé) :

    http://www.commentcamarche.net/forum/affich-24313052-dessin-anime-avec-des-nouilles-vivantes

    J'aimerai revoir ce truc mais si c'est pas possible, au moins savoir le titre et le nom du créateur.

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