Ode à Umberto Eco – Le vrai, le faux et « Baudolino »

Je suis une fan inconditionnelle d’Umberto Eco. Et découvrir Bologne où il a oeuvré à l’université m’a donné l’envie de replonger dans ses écrits.

530px-Hereford_Mappa_Mundi_1300La « Mappa Mundi » d’Hereford.

On connaît Umberto Eco pour Le Nom de la Rose… sans bien souvent l’avoir lu. Roman épais, alourdi encore par les citations en grec et en latin, et une écriture médiévisante : tout comme les 80 premières pages du Seigneur des Anneaux, tout est fait pour faire fuir le lecteur. Il faut s’accrocher, se suspendre à un rempart, se hisser sur le chemin de garde et pénétrer plus avant dans le roman pour accéder au calice, fait d’aventure et d’un style brillant. On sait aussi souvent d’Umberto Eco qu’il est polyglotte et très calé dans son domaine… mais quel domaine ? Sémiologue, linguiste, philosophe, historien, romancier ? Eco est un humaniste des Lumières si j’ose cette contraction : il rassemble les connaissances de domaines qui le passionnent, tâche de les maîtriser pour les réarticuler, les transmettre et aussi jouer avec, camoufler et prendre par surprise son auditoire. Il est démiurge, avec ses mondes d’une cohérence époustouflante où le vrai et le faux se mêlent sans cesse. Il est auteur au sens propre du terme, créateur de styles et d’univers. Et il porte dans ses romans un regard sur le monde à la fois perçant et bienveillant, tel celui qu’il expose dans ses essais et ses articles. Hors sémiologie et linguistique (où ses travaux sont méticuleux et passionnants), il dénonce et exalte avec finesse, pertinence et humour dans une langue brillamment classique qui atteint la simplicité supérieure. Lire Umberto Eco est un régal.*

Ses véritables chefs-d’oeuvre romanesque sont à mon sens Le Pendule de Foucault, Le Nom de la Rose et La Flamme de la Reine Loana**. On y retrouve traité le fil directeur éco-ien (?) de la mémoire, du mensonge, de la transmission du savoir, et surtout de ce que l’on peut et doit savoir dans une société donnée. Quand le savoir est trop-plein, quand il est dangereux, quand il est invasif. Le savoir exaltant ou le savoir mortifère, question fondamentale pour un lettré gourmand à la limite du glouton comme Eco.

L’Île du Jour d’avant m’est tombé des mains tout comme Baudolino ensuite. Mais comme pour les auteurs du XIXè siècle français (au premier chef Stendhal et Flaubert), certains romans exigent d’avoir mûri pour être appréciés. Rien ne sert d’imposer Le Rouge et le Noir à une personne qui n’a pas vécu viscéralement les élans, emportements et choix de vie drastiques qui vont avec. Il en va de même pour les plongées que supposent les romans de Eco : car l’hermétisme qu’on lui reproche parfois n’est en réalité pas tant encyclopédique que philosophique. Il faut être arrivé à une certaine étape de compréhension du monde et surtout de la manière de penser le monde, spécifique à chaque époque, pour y entrer pleinement. Non qu’il y ait des élus-des-romans-d’Umberto-Eco ayant dévoré toutes les archives de l’Italie médiévale mais plutôt avoir la distance pour percevoir quand le romancier se joue du lecteur, qu’il le fait virevolter, se fait plaisir, quand il lui donne des clefs et en reprend, quand on dépasse le contrat de lecture et que l’on accepte de se faire… duper. Ainsi, au-delà d’une quasi-thèse sur les hérésies médiévales italiennes, Le Nom de la Rose est aussi un roman qui est hommage au roman initiatique et au roman policier, tout comme Le Pendule de Foucault est une parodie brillante des théories ésotériques illuminées (je ne dirai rien sur Dan Brown qui en a fait un spin-off, sans le style ni les ressources culturelles et intellectuelles). Alors, maintenant que je comprends ce que la ligne de changement de date implique comme questionnements scientifiques et philosophiques, et que j’ai lu l’angoisse incommensurable d’un voyage d’exploration au XVIIè siècle, je serai sans doute plus à même de déceler les références, hommages et parodies de L’Île du jour d’avant, et surtout l’admiration et le respect sincères d’un humaniste pour les angoisses humaines de chacune des époques qu’il investit.

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La carte du marin et cartographe italien Andrea Bianco (1436).

Venons-en à Baudolino. [Soupir dans l’assemblée : « Ahhhhh… »]

Il fait partie de ces romans pour lesquels j’ai du m’y reprendre à deux fois : les premiers chapitres réellement déroutants mêlent la chronique monastique et l’oralité populaire, le lecteur étant immédiatement plongé dans la boue, le ferraillement, les vitupérations d’un village italien du XIIème siècle. En suivant le héros éponyme de sa Fraschetta natale à l’entourage de Frédéric Barberousse, nous passons des tiraillements d’une obscure Italie septentrionale au Saint-Empire, des rivalités et luttes intestines des cités padanes au conflit opposant le Sacerdoce et l’Empire, des archives consciencieuses d’un moine copiste aux élucubrations mi-véridiques mi-inventées de Baudolino. On retrouve le stratagème littéraire préféré de Eco, l’imbrication de la « petite » histoire dans la « grande » histoire (ce qui n’est pas sans rappeler ici les travaux historiographiques des historiens italiens sur la microstoria, ou comment l’histoire d’un individu peut nous éclairer sur des phénomènes et processus de plus grande ampleur). Et c’est là où le lecteur se perd…

Quelle valeur donner au récit, quel pacte de lecture ? Tout comme l’historien qui se penche sur une source ne sait si elle est mensonge, souvenir, réalité, récit historique fictionnalisé ou fiction historicisée, le lecteur ne sait pas dans Baudolino ce qui tient de l’un ou de l’autre. Et l’auteur nous oblige à des aller-retours qui nous font perdre de vue l’horizon du « vrai », de l’historique, pour nous rappeler à force de vertige que nous sommes bien trop à cheval sur les catégories de pensée cartésiennes : en pensant, en lisant dans la perspective que « soit c’est vrai, soit c’est faux, soit c’est historique, soit c’est fiction », on laisse passer l’essentiel. Pour Umberto Eco, ce qui importe c’est l’écrit et le non-écrit, le dit et le non-dit, d’autant plus dans des univers médiévaux où les représentations, l’imaginaire, les symboliques, les rêves et les angoisses prennent une part si importantes qu’elles en deviennent des acteurs réels de l’histoire.

D’ailleurs, le fantasme devient le personnage principal de la seconde partie du roman, un fantasme tout médiéval qui a réellement participé à l’ouverture du monde. Et je pèse mes mots.

N’étant de héros sans quête, et celle du Graal (déjà usée littérairement) n’est évoquée que comme prétexte, c’est la recherche du Royaume du Prêtre Jean qui va faire mouvoir et s’émouvoir Baudolino : succède ainsi à l’imbrication les échelles et l’étalement géographiques du récit. Parti d’Italie du Nord, Baudolino atteint aux côtés de Barberousse Constantinople, quittant l’âpreté d’une péninsule toute médiévale pour les raffinements de la Cour byzantine, avant de partir… plus loin. Bien plus loin.

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Vas-y, clique… et régale-toi avec la Carte d’Ebstorf (vers 1300).

Le rêve s’immisce, l’ailleurs aussi (une première Renaissance gratterait-elle à la porte ?). Baudolino s’est lassé des assauts et des pillages d’un temps de guerre, des honneurs de la cour impériale, alors il se trouve un nouveau but : découvrir ce royaume chrétien perdu dans l’Est lointain (Perse, Inde, Ethiopie ?) afin d’en obtenir l’aide pour prendre les Arabo-musulmans en tenaille et repousser le danger qu’ils font peser à l’époque sur les terres chrétiennes. Et puis, tant qu’on y est, vérifier en même temps s’il est aussi riche qu’une prétendue lettre de ce Prêtre Jean le dit. Car là est le fantasme. Une lettre qui circule, le mythe d’un royaume chrétien des temps anciens, une aide quasi divine et la figure d’un roi salvateur… Il rêve donc, et c’est le rêve qui lui fait parcourir le monde. Je parlais de Renaissance, je parlerai de Grandes Découvertes… La course à l’ailleurs a eu comme motivations principales l’enrichissement et la mystique. Et si les Portugais ont été si tenaces dans leurs expéditions dès le début du XVème siècle c’était justement pour trouver ce fameux Prêtre Jean…

Le lecteur s’engage donc à la suite de Baudolino à la recherche du Prêtre Jean, et c’est une véritable réécriture des relations de voyage du Moyen Âge que nous offre Umberto Eco : du monde connu des déserts de Syrie et des plaines mésopotamiennes, nous basculons doucement, subrepticement, sans qu’aucune rupture se fasse, dans l’univers cartographique médiéval. Les terres se font feu et lave, elles ondulent et se plient, les rivières sont de roches, Baudolino rencontre des démons à triple têtes, aux jambes démultipliées et des êtres qui roulent sur eux-mêmes. On ne sait plus si l’on est dans une histoire réelle qui serait arrivée à Baudolino, ou dans une fable cocasse qu’il aurait inventée pour un public de taverne, ou si nous voyageons dans l’imaginaire fasciné de l’homme médiéval.

Le merveilleux est devenu en tout cas récit et carte, il est donc… réel et historique. Car Baudolino, c’est le rappel que les fantasmes historiques, géographiques, cartographiques font histoire : ils explicitent les représentations d’une époque, tout aussi voire plus importantes que les événements factuels. La carte médiévale minutieusement détaillée, savamment renseignée, délicatement erronée, est aussi précieuse que l’est notre carte IGN quasi parfaite. Les mensonges et affabulations histrioniques de Baudolino sont aussi importants que le parchemin écrit par le moine. Tout comme la lettre du Prêtre Jean, un faux avéré mais totalement plausible car répondant aux besoins, aux attentes, aux espérances même des rois médiévaux, a amené à réfléchir, à espérer, à s’enthousiasmer et donc à mouvoir le monde connu vers de nouveaux horizons.

Tout comme, lorsqu’on lit Umberto Eco, son encyclopédisme apparemment hermétique et ses délicieuses duperies nous font plonger toujours plus avant dans la réflexion, les dictionnaires, les langues, les textes historiques et les cartes…

Juste pour bouger encore les frontières.


* Pour commencer doucement, je ne peux que vous conseiller parmi ses essais « A reculons comme une écrevisse », « La Guerre du Faux », « Comment voyager avec un saumon » ou « Confession d’un jeune romancier ».

** Je n’ai pas encore lu « Le Cimetière de Prague », il m’attend sagement…

HIIIIIIIIIIIII !!!(0)Boah...(0)

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