Comment traumatiser ses élèves ?

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Tenir compte de l’impact d’un prof sur ses élèves est une question inhérente au métier.

Et elle me taraude depuis longtemps : qu’est-ce qui dans mes mots ou dans mes gestes peut marquer outre-mesure un élève ? A quel moment les élèves sont-ils suffisamment mûrs pour que tous, sans exception, comprennent le second degré quand je l’emploie ? Et à quel moment et comment distiller celui-ci, tant il est nécessaire de le comprendre et d’en jouer pour se mouvoir dans la société des adultes ?

Cette difficulté se rencontre au quotidien : quand tu passes par exemple en quelques minutes d’une classe de 3ème à une classe de 6ème. Dans le feu de l’action, trois annonces à faire noter, le thermos de café presque vide, brasser ses papiers avec un « On en était où ? », oublier de changer de posture, de registre, de formulations, emprunter des raccourcis, manier un brin d’ironie, malaxer de l’implicite : et 26 paires d’yeux de cligner, totalement perdues. Ah zut, eux ils ont 11 ans, c’est vrai…

On s’adapte bien évidemment. La manière d’expliquer, le nombre d’étapes pour ce faire, les évidences qui n’en sont pas… mais cela ne traumatise que rarement les élèves. Soit le prof se réveille de son mode automatique et reprend le cours en « mode 6ème » en se demandant où il était les dernières minutes, soit un élève pose une question qui paraît tellement décalée que… ah mais oui, ils n’ont pas encore vu les espaces productifs ! [D’ailleurs, il serait souhaitable que des études soient menées sur les modifications neuronales suite à l’ingestion de cours de géo de 3ème. Je suis certaine qu’il y a des effets secondaires chez les profs comme chez les élèves.]

Il arrive aussi qu’un prof crispe un élève en utilisant un mot totalement anodin et inattendu. Ainsi, l’année dernière, dans une classe de 6ème :

– Jo-na-than !!! Arrête de parler en permanence !!!

[Elève tétanisé, regarde autour de lui, panique, ouvre de grands yeux, ne comprend pas.]

– Mais… je… Madame… je suis là ! Je ne suis pas en permanence !

Je vous garantis que ce n’était pas de sa part provocation ou blague pour se rendre intéressant : ma remarque a saisi cet élève, je ne sais pas à quoi cela se rattachait dans son imaginaire galopant quant au don d’ubiquité, mais c’était intense…

Je me suis également rendue compte que je brusquais mes élèves en leur proposant des méthodes sortant un peu de l’ordinaire. Dans ces cas-là, tu expliques la consigne une première fois. Les élèves te regardent. Stoïques. Muets. Rien ne bouge. Tu réexpliques la consigne. Silence de mort, une boule de buisson épineux poussée par le vent file au loin. Tu demandes à un élève de réexpliquer avec ses mots. Echanges de regards, sourcils haussés, certains commencent à se lever, d’autres redemandent pour savoir s’ils ont bien compris :

– Alors, aujourd’hui on va tester la rotative…

– Aujourd’hui, HAHA ! ce sera double rotative inversée ! [Juge russe : 10.0, Juge espagnol : 9.9… ET C’EST UNE MEDAILLE D’OOOOOR !!!]

– Qui veut s’occuper des koulaks ? On va avoir besoin d’un paperboard ! Nan, vous c’est les koulaks, pas le Goulag !

– Vous, c’est bon, vous avec compris comment bien rédiger : donc pour cet exercice, vous n’avez droit qu’aux feutres et aux schémas. … … MOUAHAHAH…

– Vous avez besoin de moi ? Non ? … … … Je m’ennuie… Tiens, je vais m’assoir dans votre groupe et faire l’exercice en même temps que vous…

Désormais, ils sont habitués : en arrivant près de ma salle leur instinct de survie leur dit « Laisse tout espoir de savoir ce qui t’attend ici : prends ton masque et tes palmes, et advienne que pourra… ».

– Mais j’ai le droit de…

– Oui.

– Mais d’habitude on n’a…

– Non. Mais je te fais confiance. Donc : oui.

Mais dans tout ceci, il s’agit moins de choc que d’étonnement.

Je me suis donc dit que ma tenue pourrait éventuellement les traumatiser : vous avez tous le souvenir d’un prof habillé entièrement de velours marron, la veste rapiécée aux coudes, avec chemise de bûcheron-version-pas-hipster-du-tout. Ou d’une prof emberlificotée d’une tunique, d’un châle, d’un foulard et d’une grande robe, hippie assumée mais mal fagotée.

Je porte du vernis noir. Du métal irisé. Du rose fluo. Des T-shirts à messages ou à Petit Poney. Cela n’a en réalité aucun effet sur les élèves : étant prof, j’ai nécessairement des goûts étranges ; étant adulte, je suis nécessairement bizarre ; les deux combinés forment un truc tellement chelou que les élèves font semblant de n’avoir rien vu.

Exit donc cette option…

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Et pourtant. ET POURTANT.

En réalité, c’est chaque année la même chose. Arrive un moment où, la confiance installée et le travail lancé sur des rails à grande vitesse, les élèves et moi parlons de choses et d’autres une fois le cours achevé :

– Madame ! Vous avez vu hier soir ? Le truc au journal, c’était dingue !

– C’est vrai Madame ! Le gars, il était fou : il a fait ça et ensuite…

– Ah non, je n’ai pas vu : je n’ai pas la télé.

– …

– …

– …

– …

– …

25 ou 26 fois.

Méduse serait jalouse de ma capacité à pétrifier les élèves.

Je peux même vous transcrire les pensées qui fusent dans les cerveaux à ce moment-clef qui restera LE grand traumatisme de leur scolarité : « C’est pas Dieu possible. Mais mais… MAIS !!! Elle n’a pas de maison en fait, c’est sûr, comment tu fais pour organiser ta maison si tu n’as pas de télé ! Elle a pas les moyens : elle est tellement pauvre qu’elle n’a pas de télé. C’est vraiment la lose d’être prof ! Pauvre, pauvre Madame, elle doit tellement s’ennuyer ! ».

Sans rire, ce sont vraiment les remarques que j’essuie à chaque fois que j’apprends la nouvelle à mes élèves : cela fait surgir en eux une angoisse financière (ne pas avoir de télé = être vraiment très très pauvre), immobilière (ne pas avoir de télé = n’avoir aucun point d’ancrage dans son lieu de vie) et quotidienne (ne pas avoir de télé = s’ennuyer à mourir). Je me hâte bien sûr de les rassurer sur chacun de ces points : ne pas avoir de télé est un choix, j’utilise cet argent pour autre chose, j’organise mon salon autour de la musique, des livres et des amis, j’ai le temps de faire douze mille autres activités choisies et non subies [Et je milite un peu au passage !].

« Je me hâte » disais-je, car dans leur infinie bonté les Pikachus seraient tout à fait capables de trouver une solution pour me ramener une télé un jour…

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Et ça, tu aimes ? Tu crois qu’en classe… ? Non ? Bon.

… Même pas un peu ?

 

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4 commentaires

  1. "J'ai pas la télé" ça traumatise bien les adultes aussi. J'ai droit aux regards inquiets (mais elle vit où ? elle a un appart au moins ???) et aux questions les plus saugrenues "mais tu fais quoi le soir?" "mais tu fais comment avec ta fille alors?" "et tu t'ennuies pas?".

    Du coup, à chaque fois que j'annonce l'absence de télé dans ma maison, je guette l'être de lumière qui me posera LA VRAIE question que cela engendre (celle posée par Joey dans un épisode de Friends) "mais tu l'oriente vers quoi ton canapé ?". J'attends toujours.

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  2. "J'ai pas de télé" et paf, on t'imagine dans une cabane sans électricité, tricotant dans le noir avec une loutre lovée sur les genoux...

    Blague à part, les profs que j'ai adorés et qui me sont restés en (bonne) mémoire étaient ceux qui secouaient notre cocotier d'ados mous, je leur suis reconnaissante à jamais. Donc continue : shake it baby !

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  3. Ahahah... j'ai eu une fois "moi j'en ai 4 à ma maison, je peux demander à mes parents pour vous en prêter une"

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  4. Hahaha!!Oui le "j'ai pas la télé" ça étonne toujours!!Et quand tu dis qu'en plus tu chauffes au bois,alors là!!!!

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