Nouvelles de Lucie – Le Perce-Oreille

Il s’approcha d’elle, le sourcil froncé de mansuétude, le sourire mielleux et la main presque déjà sur son avant-bras : « Alors, cela fait du bien d’être applaudie, n’est-ce pas… »

C’est là où la prise de conscience s’était opérée.

En entendant ce « n’est-ce pas » d’évidence, inclusif, qui manifestait à quel point cet homme n’avait pas compris ce dont avait besoin Lucie, ce qu’elle aimait faire. Qui elle était tout simplement.

Etre applaudie, Lucie appréciait ça, mais sur une scène de théâtre. Pas par une assemblée dont les applaudissements remercient le déplacement, le contenu apprécié, ou marquent le soulagement ou un automatisme poli. Elle n’était pas dupe de ce que sont des applaudissements.

Elle revoit encore la main qui s’approche, prête à créer une intimité malsaine, lourde d’appropriation. Et elle s’était retrouvée à rétorquer sans appel, fait rare, une froide dénégation. Elle était interloquée et soudain méfiante : comment pouvait-il la méconnaître à ce point ?

Il parlait de lui, et non de Lucie.

Comme toujours.

Les filets avaient été déployés avec une précision militaire, usant de chaque creux et aspérité pour s’accrocher. Il avait d’abord fait miroiter, à demi-mot et avec un sourire entendu, une promotion vers un titre inattendu pour elle. Sa proposition était tellement assurée, et tellement floue à la fois : il n’aurait pu être pris en défaut si on l’avait confronté au fait que ce titre, en réalité, n’existait pas dans son domaine. Mais il aurait fallu être brusque, et Lucie ne voulait surtout pas être perçue comme telle. Sa voix flatteuse avait énoncé comme une évidence qu’elle devait être distinguée pour ses qualités et ce qu’elle pouvait apporter à l’entreprise. Lucie ne s’y attendait pas et, étonnant, cela correspondait à l’idée qu’elle se faisait d’un collectif : se reposer sur des richesses pour progresser ensemble. Là où lui parlait de pouvoir, elle entendait responsabilité.

C’était soudain. Et c’était beaucoup. Trop d’un coup en fait, mais elle naviguait en eaux inconnues et Lucie avait toujours pris le parti de postuler l’honnêteté réciproque, ce qui avait réussi jusque-là.

Dans le même temps, l’approche s’était faite intime. Au détour de discussions dans l’open-space, il avait très rapidement laissé filtrer des informations sur lui, sur ses espoirs, sur ses valeurs au travail. Dans son bureau, il avait souligné leurs points communs, leurs centres d’intérêt, suggérant une frontière de plus en plus manifeste entre eux et les autres. Il était allé jusqu’à tenter de la tutoyer, à un moment incongru, avec rudesse presque. Ce n’était pas venu comme avec d’autres à force de se côtoyer, où la proposition avait été explicite et le choix un commun accord. Non : un louvoiement vicieux plutôt, et ce « tu » qu’il avait glissé et tenter d’imposer dans la conversation, aussi perfide et malsain qu’une main rampant soudainement sur une cuisse.

Le désamour et la menace étaient apparus progressivement, en sourdine puis de manière de plus en plus prégnante. Un dosage régulier d’oublis, de non-réponses, de désintérêt alors même que les enjeux se faisaient plus pressants. Une infinie quantité de petits riens qui visaient à la dérouter et à l’épuiser. Avec minutie il s’était campé dans le rôle du manager trahi : bougon, secouant la tête de déception, prenant un air affairé car des choses importantes le préoccupaient, lui. L’évitement ostensible. L’hostilité croissante. Il s’était tassé, les épaules rentrées, vindicatif jusqu’aux commissures des lèvres abaissées. Le véritable visage derrière celui, avenant et compréhensif, qui était le masque. Il s’était fait un personnage de butor vengeur qui ne pourrait bientôt plus se retenir, qui allait bientôt frapper, le châtiment public pour avoir trahi.

Ce qui avait asphyxié Lucie, c’était moins l’esclandre méticuleusement orchestrée tout en ayant l’air sortie de nulle part que plusieurs mois de signaux et de manœuvres contradictoires. Elle s’était enlisée quand, pourtant, elle avait perçu les alertes… se questionner mille fois sur le sens sous-entendu d’une phrase ? se questionner mille fois sur ce qu’il comprendrait et utiliserait de ses dires ? Dans ce cas, il faut toujours fuir. Et loin.

Il s’était bien sûr saisi de tout cela pour jouer les éplorés. Trahison ! Abandon ! Ingratitude ! Malveillance ! Mais il parlait de lui, à nouveau. Meurtrie mais tous ses sens désormais aux aguets, elle avait retrouvé son instinct : elle avait répondu par le vide. Le rien. L’absence. Tout ce qu’il avait pressenti chez elle, qu’il avait utilisé à son avantage et tenté de s’approprier par de fausses promesses, tout cela avait éclot mais sans qu’il y soit pour quoi que ce soit. Elle l’avait ignoré et laissé sur le bas-côté de ses réflexions et de ses décisions. Elle avait déterré les forces qu’il avait soigneusement ensevelies sous une boue de dénigrement, son sens des responsabilités et sa fiabilité.

Dans sa tanière il conservait encore le besoin de mordre de temps à autre, piqures de rappel pour se persuader qu’il était le Pouvoir. Mais, quoiqu’il en ait dit, Lucie n’avait jamais joué dans cette cour-là.

Et désormais elle était libre.

Notice entomologique : le perce-oreille (Forficula auricularia Linnaeus) est un insecte dont l’abdomen se termine par deux crochets en forme de tenailles. Mais cette arme n’est qu’apparat, puisqu’en réalité il est inoffensif…

Note bis : les photos proviennent de la Cité du Vin, Bordeaux.

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