« La grande salle de lecture d’une bibliothèque que traverse la Seine »

La classe dont j’étais prof principale a, résignée, pris la chose avec philosophie.

Et un rien d’ironie : « Vos élèves, là-bas, ils seront comment ? Ce sera tous des « Marion » ? ». Eclat de rire général [je présente toutes mes excuses aux personnes portant ce prénom, l’hilarité de mes élèves indiquait qu’il sonnait pour eux comme « guindé » ou « qui-se-la-joue » mais je n’ai absolument aucune idée du pourquoi : une série ? une youtubeuse ? En tout cas, rien à voir avec le propagandiste de Vichy à mon avis… Ceci dit, je n’ai jamais eu le fin de mot de l’histoire…].

On parle souvent de turn-over des professeurs dans les établissements de banlieue, et encore plus dans ceux d’Education prioritaire [toute la banlieue n’est pas en Education prioritaire], mais ce que signifie ce mot à l’échelle d’un élève, très concrètement ? Et bien pour cette classe de 4ème, sur une équipe de onze professeurs, ils ne connaissaient (par expérience ou par ouï-dire de leurs camarades) que quatre d’entre nous. Etaient en effet nouveaux les profs de maths, de français, d’espagnol, d’anglais, d’EPS, de physique-chimie et un remplaçant une partie de l’année en arts plastiques. Aucune possibilité de stabiliser des méthodes, des pratiques, aucune possibilité de se rassurer avec les habitudes d’un prof que l’on a déjà eu. Les élèves sont donc fatalistes : ils savent qu’assez rapidement, les profs quittent leur collège, accueillant leur départ d’un « Oh non, pas vous aussi !!! ». Ils ne comprennent cependant pas pourquoi il y a tant de départs.

Les 3èmes ont réagi différemment : il faut dire qu’eux aussi sont au bord d’une plongée dans l’après-collège et dans l’antichambre de la « vraie vie ». Les derniers cours sont toujours extrêmement intenses, denses et frustrants, tant on a face à soi des jeunes gens qui ont grandement mûri toute l’année. Il faut finir les programmes à toute vitesse pour avoir de véritables révisions, les sujets sont passionnants et touchent les élèves au plus près [on parle de politique française et de présidents, de soutien-gorge et d’IVG, du chômage de masse et de la peine de mort, de rock n’roll et des barres HLM décaties qui sont à quelques pas de la classe…]. Des heures frustrantes aussi tant je veux pouvoir leur dire tout ce que je voudrais qu’ils gardent en eux le plus longtemps possible : faire attention à eux, se donner toutes les chances possibles d’être heureux, aller loin, savoir que j’ai la plus grande confiance en eux et qu’ils m’ont prouvé à chaque instant de l’année que cela en valait la peine. Qu’ils sont épatants, tout simplement. Et en miroir de ma propre joie de les avoir connus et de les avoir accompagnés, entendre : « Madame, j’ai eu de la chance de vous avoir jusqu’au bout… ».

Les 3èmes aussi voulaient savoir comment allaient être mes nouveaux élèves, si je partais pour trouver « des élèves… mieux« . Un simple mot, qui dit à quel point ils ne se font aucune illusion. Sur ce qui se dit d’eux, de leur lieu de vie, le repoussoir qu’est cette banlieue en particulier. Le turn-over, je le leur ai expliqué, les affectations roulettes-russes et la géographie extensible du système qui heurte et déstabilise les jeunes profs. Je leur ai dit que j’avais demandé des élèves « comme eux », auxquels je pouvais apporter le plus possible et avec lesquels je savais faire [c’était bien ma demande mais évidemment, l’Education nationale a cru bon de me surprendre une nouvelle fois…]. Au final, ce n’est pas mon départ qui les a choqués mais bien quand j’ai décroché des murs leurs travaux : les cartes mentales, les panneaux progressifs de notions et de lexique, les affiches de méthode… Toutes choses écrites et organisées par eux depuis le premier cours de l’année, qui nous appartenaient et qui avaient fait de cette salle notre havre de travail. Cela concrétisait le fait que ce groupe que nous avions construit ensemble avait une fin.

L’un d’entre eux, à l’oral aussi pertinent que son écrit était illisible, m’a dit :

– Vous savez, Madame, vous devriez les emmener avec vous. Cela pourrait aider vos nouveaux élèves…

Transmettre et faire du lien.

Jusqu’au bout.

*****

Il y a 20 ans tout pile, j’arrivais à Paris. Seule, sans attache ici, avec mes sacs et mes livres et mon bac et mon permis. Sans téléphone portable, sans adresse Internet. J’ai effectué mes premières visites d’appartement seule, j’en ai choisi un et j’ai consacré mon mois d’août à découvrir la ville et à lire, lire, lire tout ce que contenait la liste indicative d’entrée dans ma classe d’hypokhâgne. Les vingt années qui ont suivi ont été échevelées et passionnantes, les rencontres et les études, la diversité et le dynamisme, et mon affectation assez évidente dans l’académie de Versailles en tant que prof en Île-de-France a doublé ma vie parisienne des quatre coins d’une académie gigantesque. J’avais fini par y trouver ma place au milieu de collègues exceptionnels, fantasques et tendres, loyaux et brillants. Une famille professionnelle. Et puis…

Paris.

Sérieux ?

Nan : #FumetteTotale

Mais… euh… sérieux ???

Ouep.

J’ai pris une photo de l’écran pour 1) avoir une preuve [on ne sait jamais et jusqu’à la pré-rentrée je n’y croirai toujours pas], 2) pour rendre la chose réelle, 3) pour y croire enfin.

Toute une géographie ferroviaire qui s’éloigne, des heures à soi enfin regagnées, une recomposition inattendue de mon rythme et de mon cadre de vie. De travail aussi, un établissement tellement grand qu’il faut trois salles des profs et un plan pour s’y retrouver. J’attends les prochaines semaines pour mieux le cerner…

Mais je sais déjà qu’il me faudra toujours avoir sur moi de quoi grignoter et m’hydrater si je me perds !

P. S. : le titre est une citation de Walter Benjamin qui décrit Paris dans ses « Paysages urbains », in Frédéric Gros, « Petite bibliothèque du marcheur », Flammarion, 2011.

HIIIIIIIIIIIII !!!(0)Boah...(0)

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