Le pas de chat, la crinière du cheval et le professeur

Il y a quelques semaines, dans un parc près de chez moi, j’ai commencé à suivre des cours hebdomadaires de taiji quan.

Dès le premier cours, le professeur a instauré une ambiance. Son ambiance. Sans rien dire mais directif, un geste des deux mains pour nous répartir, une posture du corps pour indiquer que le cours a commencé. Un rythme s’est imprimé au petit groupe d’élèves dont je fais partie, et chacun à commencer à reproduire les gestes sans broncher. Moi-même, et c’est rare, je n’ai rien analysé de ce qui se passait. J’ai simplement plongé sans lutter dans un espace-temps hypnotique où la voix du professeur me tient, où mon corps guide mon esprit et non le contraire, où je ne suis pas concentrée mais suis, tout simplement. Et dès la fin du second cours, j’ai surpris sur le visage de mes comparses un halo de satisfaction, un regard satisfait, miroirs de ma propre sérénité. « C’est pas mal, franchement, on y arrive plutôt bien… » Nous étions étirés, concentrés, remodelés. Reposés.

Durant le cours, ce professeur nous donne peu de consignes. Il s’est dès le départ placé sur le pourtour du cercle que nous constituons et nous enveloppe de phrases un peu hachées où résonne la phraséologie chinoise par lesquelles il décrit les gestes à accomplir. Ses métaphores sont plus ou moins classiques. On pousse parfois le ciel comme d’autres fois une voiture. Ses réflexions au fil du long échauffement de chaque articulation s’égarent dans des scènes où l’on, pour comprendre jusqu’où abaisser les hanches ou pencher le corps, se visualise dérapant sur la glace, poussé d’un train, face à un adversaire. Et parfois se rappelle ce monde où l’on dit le corps différemment : sans apprêts ni fausses pudeurs, le corps malade ou vieillissant qui grince, tiraille, coince, est dit comme un fait. Sans jugement aucun, avec un rire franc et un encouragement pour chaque geste qui renforce et permet de ne pas tomber du cheval sur lequel tu t’imagines assis depuis cinq bonnes minutes [et là, ça tire fort dans les cuisses…].

Ses instructions n’en sont pas. Ce ne ne sont ni des propositions, encore moins des ordres, non plus que des conseils : il dit simplement ce qui est. Là, je prends appui sur la terre. Là, je m’étire vers le ciel. On remet non pas vingt fois mais mille fois notre ouvrage sur le métier, les mêmes gestes pour le même enchaînement, un à la fois puis deux puis trois, sans voir le temps passer et sans lassitude. Parfois le professeur imprime un élan plus tonique, pour faire visualiser le geste dans l’art martial dont il provient, puis le ralentit pour insister sur la fluidité et la respiration. La première fois, on suit de manière très chaotique son exemple [ce moment où tu tords ton cou, un bras en l’air derrière toi, une jambe projetée en avant avec l’autre qui tourne par derrière, et ah ouais, je vois… à peu près…], et la dixième fois on se sent autonome et fier d’être parvenu à mémoriser et reproduire.

Au bout de quelques heures, nous parvenons à enchaîner des gestes qui n’avaient jusqu’à il y a peu de temps aucune cohérence, et c’est le corps qui dicte cette cohérence. Le poids passe sur ce pied, l’expiration se fait ici, la main est retournée : c’est… évident. Et de chaque cours je ressors galvanisée, impatiente à l’idée de la semaine suivante.

Non, ce n’est pas du taiji. Mais c’est au Temple du Ciel à Pékin.

Il a fallu que nous changions de professeur pour quelques séances pour que, soudain, je me remette à analyser. Je ne « plonge » plus de la même manière dans les séances. Et je suis même ressortie un peu frustrée. Bloquée dans mon élan. Insatisfaite. Qu’est-il donc advenu avec ce nouveau professeur ?!? J’ai du certes me réadapter à une nouvelle personnalité, ce qui n’est jamais confortable au milieu d’un apprentissage [alors qu’en fin d’apprentissage cela peut devenir très intéressant]. Mais il y a plus.

Jusque-là, il faut te figurer Chouyo, dressée sur un plateau dénudé et neigeux du Qinghai, surplombant de vertes terrasses du Guangxi d’où parvient l’odeur d’un thé brûlant au goût de prune [oui, j’ai une conception onirique de la géographique chinoise assez élastique]. Mon vêtement ample flotte au vent, et mon corps mène l’enchaînement avec une grâce et une tonicité légendaires, d’un bout à l’autre sans accroc. Je danse et je combats tout à la fois. Le sentiment d’efficacité est à son comble, et ni braver le froid, ni surmonter l’humidité ne constituent un obstacle.

Désormais, l’enchaînement commence et…

… le nouveau professeur vient replacer mon pied.

– Ah oui, merci !

Je me reconcentre, j’entends au loin une correction faite sur le geste d’une camarade, j’essaie de me souvenir si la main droite doit venir s’appuyer sur la terre pour que la jambe gauche aille communier avec le ciel, quand…

– La jambe droite, là, moins tendue.

– Oui, OK !

Je reprends. J’en étais où ? Je dois écarter les jambes, partir en arrière et… bon sang, j’ai perdu le fil. Le prof corrige la personne derrière moi. Je recommence. Ecarter les jambes, partir en arrière, le bras…

– Non, plus écarté.

… NAN MAIS IL VA SE TAIRE, OUI ?!? LE TIGRE, IL VA FRACASSER DES LOTUS SINON, FAISEZ GAFFE LES GENS !!! Sérieux !

J’ai failli m’arrêter et dire « Tu nous laisses tranquilles deux secondes, là ?« . Il bloque. Il empêche d’avancer, et je le vois détaillant chaque mouvement pour chercher ce qui ne va pas, consultant sa check-list du Geste parfait dans le taiji quan parfait en ignorant à peu près tout de la manière dont on peut apprendre. La comparaison qui me vient, ce sont les langues étrangères : pour apprendre, je mime et reproduis un maximum de bouts de phrases et interjections (conversations, chansons, films…) pour en automatiser certaines, puis en revenant me concentrer pas à pas sur la prononciation, la conjugaison (passer de je/tu aux autres personnes) et la grammaire. Le plaisir d’être efficace d’abord (pouvoir comprendre ce qui est dit et écrit, puis pouvoir parler et être comprise), le hochement de tête joyeux des personnes rencontrées en voyage, et sur cela fonder l’effort pour entrer précisément dans le détail de la langue.

Oser d’abord.

Auparavant, nous allions d’un bout à l’autre d’un mouvement. On le décomposait, reprenait certains passages dix fois, mille fois, bonne Mère ! Et c’est dans ce millier de fois qu’à un moment le professeur venait sans rien dire modifier la direction de ma main. Corriger à la marge un placement de pied, une tension dans le bassin, une raideur dans les épaules. Rien qui ne bloquât mon élan, juste un allié qui discrètement se glissait dans ma danse pour en améliorer la tenue. Me la rendre plus aisée. Et là, satisfaite d’avoir pu accomplir le mouvement global, je pouvais reprendre trois, quatre, dix fois le premier pas du début, plus précis, plus tonique, plus ancré dans le sol. Automatiser. Autonomiser. Passer du global au détail. Mais pour ce second professeur, ce qui semble compter c’est d’abord que ce premier pas, du premier geste du premier mouvement, soit parfait, et s’il ne l’est pas on s’arrête et on reprend.

Un peu comme si, en classe, parce qu’il n’y a pas de majuscule ou de « s » au premier mot de la première phrase j’empêchais mes élèves d’expliquer le contenu d’un document et refusais qu’ils aillent plus avant. Ou qu’en les relisant je m’arrête à ce premier oubli en rendant la copie en demandant à le corriger, sans tenir compte de tous les gestes déployés par ailleurs, des mouvements rédigés et de l’enchaînement expliqué. Avoir acquis le schéma global, profiter d’un premier hochement de tête encourageant et, galvanisé, revenir pas à pas sur chaque élément à améliorer.

J’en veux beaucoup à ce professeur. Bien évidemment trop au regard du problème réel, mais ce cours était un lieu de repos psychique où je n’avais pas à être vigilante. Je ne peux plus désormais laisser mon esprit se mettre en pause et laisser mon corps coordonner de manière fluide ce moment étonnant où tu sépares la crinière du cheval et le pas de chat [et ouais !]. Parce que mon esprit est en éveil sur tout, attentif, aux aguets, cherchant ce qui ne va pas : mon coude ne serait-il pas un peu trop écarté de mon flanc ?

Désormais, je vais guetter le moment où il pourrait faire une réflexion.

Désormais, j’ai bien moins envie de braver le froid et la pluie.

HIIIIIIIIIIIII !!!(0)Boah...(0)

Un commentaire

  1. Et le prof n°1 a disparu pour toujours, ou bien il va revenir ?

    ça vaut peut être le coup que tu partes à sa recherche ? (Avant qu'avec Prof n°2 ça ne devienne une contrainte)

    (Chouyo, à la recherche du prof de Tai Chi attrapant les oreille du tigre alors que la grue blanche déploie ses ailes :-D)

    HIIIIIIIIIIIII !!!(0)Boah...(0)

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