« Dans la peau d’un intouchable », Marc Boulet : « salauds de brahmanes ! ».

L’enquête la plus cinglante que j’aie lu pour l’instant sur l’Inde. Précisons les choses immédiatement : ce n’est pas des mieux écrit (bizarrement, c’est le cas de presque tous les essais sur l’Inde : mais pourquoi donc, être chercheur ne suppose pas d’oublier le style, que diable !), c’est volontairement linéaire et cela commence et finit de manière abrupte. Pas d’effets de manche : au lecteur de décider si oui ou non il adhère aux prémices et aux conclusions. D’ailleurs, Marc Boulet, l’auteur de Dans la peau d’un intouchable, ne s’en cache pas : il recherche le sensationnalisme, et ne se prive pas pour donner ses sentiments et juger à chaque instant. Pris sur le vif, en fonction aussi de ses propres aspirations dont personne n’est jamais exempt, ce livre est un instantané de ce qu’il a vécu lui en se déguisant en intouchable.

Marc Boulet est d’ailleurs un spécialiste du masque : il s’est à plusieurs reprises déguisé, fondu presque, dans un personnage afin de mieux comprendre les ressorts de sociétés, pays ou classes différentes de celles dont il est issu. Journaliste français polyglotte, il a parcouru la Chine, s’est installé quelque temps en Russie et a décidé au début des années 1990 de se fondre à Bénarès dans la peau d’un intouchable. Parce que quitte à tenter de comprendre une société, autant commencer par ce qu’elle méprise le plus : et en Inde, malgré l’abolition des castes par la Constitution de 1947, le castéisme reste des plus prégnants.
Voilà. Ensuite, on peut reprocher le peu de scientificité de son expérience : Bénarès est-elle représentative de l’expérience intouchable en Inde ? Non, et il l’assume ; d’ailleurs son petit passage à Ayodhya avant les émeutes de décembre 1992 le prouve, la situation est pire ailleurs comme elle doit être meilleure dans d’autres villes. En tout cas, l’ensemble de cette aventure est rythmée par les découvertes et les impressions de Marc Boulet, ses réflexions sur tel ou tel point expliquent d’ailleurs bien des choses : pourquoi certains Indiens ne prennent pas directement l’argent dans la main des Occidentaux (qui sont, dans le système brahmanique, plus bas que les intouchables car même pas hindous), la place de la politesse (une délicieuse comparaison avec la Chine, autre pays où la rudesse est de mise mais où elle ne prend pas la même valeur) etc.
Une première partie du livre est consacré à, outre la justification d’une telle démarche (un besoin d’aventure, de reconnaissance et de comprendre qui le taraude), sa transformation : apprentissage de l’hindi, teinture des cheveux et de la peau, maculation des vêtements et plongée dans l’abîme.
Le lecteur suit Ram Mundâs, intouchable d’origine aborigène, à Bénarès : et tout y passe. Comment jour après jour, il découvre l’organisation de la vie des intouchables indiens, des techniques de mendicité, de la place où dormir, de la mort qui est partout, de la violence extrême. Cette violence émane des castes supérieures (les quatre castes qui ne sont pas intouchables), des policiers, elle est morale aussi, sous la forme de l’impunité totale (une scène infâme d’une folle âgée battue quasi à mort par un père de famille sur un quai de gare sous les yeux de sa femme qui l’encourage) et même pire, de l’absolue justification d’un tel comportement par les traditions brahmaniques.
Et devenir intouchable est destructeur pour Marc Boulet lui-même : il découvre l’ennui, le regard qui méprise mais surtout qui ignore, qui passe sur lui comme sur le néant ; il s’étonne également de l’absence totale de contact ou de solidarité entre les intouchables. Manger, pousser l’autre, voler l’autre et surtout bien l’écraser en savourant la victoire : voilà ce qui transparaît de la société iintouchable et de l’ensemble de la société indienne dans cette enquête.
Révolte bien sûr. Mais pas seulement. Il n’en peut plus. Marc Boulet au fur et à mesure est réellement devenu Ram Mundâs, et s’est laissé gagner par la logique du bourreau, exactement (pardonnez-moi le parallèle galvaudé mais il fonctionne réellement) comme dans les camps de travail, de concentration et d’extermination nazis où certaines victimes finissaient par adhérer au discours dominant et penser qu’elles méritaient vraiment leur situation. Et c’est exactement le discours du castéisme justement : si tu es à telle place, c’est que tu le mérites, donc si tu es impur, malade, pauvre, affamé, estropié, je ne vais sûrement pas t’aider. C’est ce qui fait que ce livre est poignant par moments : parti pour enquêter, le journaliste chevronné se laisse envahir par son sujet.
C’est dire la force du système brahmanique, ce qui explique qu’il perdure encore aujourd’hui malgré toute son inhumanité, son illégalité et son iniquité.

« L’expression « droits de l’homme » n’a aucun sens en Inde. C’est un concept moral fondé sur le respect mutuel entre les citoyens, un concept égalitaire impossible à greffer sur la société hiérarchique hindoue ». Tout est dit ; et plus, actuellement, l’Inde refuse toujours que la question des intouchables soit portée à l’ordre du jour des Conférences sur le racisme de l’ONU.

Note importante : étonnamment, cette enquête n’a pas été traduite en anglais et n’a pas été diffusée en Inde. Mais pourquoi donc ? Hinhinhin…

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Un commentaire

  1. Ce livre est extraordinaire, je l'ai découvert par hasard depuis peu, la démarche de l'auteur est hors du commun et apporte sur la société indienne un éclairage que l'on n'aurait pas autrement. J'admire le projet et sa réalisation, le courage et l'objectivité du journaliste et l'intérêt extrême des conclusions de son expérience.

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