De l’utilité de Michael Moore

Capitalism

Un mois et demi après sa sortie, « Capitalism… » ne passe plus que dans deux salles à Paris.

On dira que les films de Michael Moore sont à charge , suivent une logique captieuse, que ses arguments sont fallacieux et de mauvaise foi, que ses actions et ses prises à partie sont outrées, que ses thèses sont simplistes. Pour autant, les films de Michael Moore, ces tribunes polémiques et ces vindictes rageuses contre un système américain et mondial qui vise, de manière globale, à privilégier le particulier sur le collectif, font un bien immense quand on s’installe devant. Des théories construites, implacables, qui ne visent pas à nous endormir ou à nous démontrer qu’il faut s’y faire, mais qui nous incitent à prendre parti, à nous impliquer, argumenter avec ou contre lui, mais en tout cas à nous bouger l’arrière-train. Et cela change.

Michael Moore

Dans la magistrale démonstration de Bowling for Columbine (2002), Michael Moore revenait sur les présupposés qui avaient contribué à cette fusillade sanglante perpétrée par deux adolescents dans leur lycée. Il signait là son premier succès, démontant les rouages, processus, préjugés et conventions d’une société américaine incitant au port d’arme, faisant de la méfiance le mode d’être en société fondamental, entretenant la peur et produisant un discours moralisateur à la fois culpabilisant (si tu ne te défends pas, tu es une mauviette) et conquérant (montre-leur de quel bois tu te chauffes). L’image qu’il offrait alors de la société américaine confinait à la caricature, un des travers qu’on lui reproche. Mais pour faire ouvrir les yeux au public, pour convaincre, il faut parfois réduire, réduire à une image qui parle d’elle-même tant elle choque. Comme l’apogée du film, cette confrontation entre les oxymores américains : l’idole d’Hollywood à la gâchette facile et l’icône exécrée réaliste et réfléchie, Charlton Heston et Marilyn Manson.

FarenheitAvec cette ironie outrée qui contient avec peine la rage qu’il éprouve, Farenheit 9/11 (2004) décortique les processus, les magouilles et les intérêts financiers bien compris qui ont conduit, par-delà les attentats du 11 septembre 2001, à la deuxième guerre d’Irak. Cette thèse, reprise aujourd’hui dans Capitalism : A Love Story, est celle de la compromission des élites politiques américaines, et des différents gouvernements surtout, avec les grandes entreprises pétrolières et financières , la collusion entre les grandes familles du monde : Michael Moore y stigmatise certes la poursuite de buts privés et lucratifs mais surtout la manipulation de la population par la création et l’entretien d’une peur indicible, presque sans visage, par un discours manichéen sur les relations internationales. Plus énervé, plus brouillon aussi, plus politique car les élections présidentielles sont dans sa ligne de mire, Michael Moore trouve dans ce film ce qui fait sa marque : l’indignation, l’outrance, la jubilation. Qui servent et desservent à la fois son argumentaire.

SickoJ’ai alors regardé Sicko (2007), sur lequel je n’avais rien entendu ou lu, au point que je me suis demandé si quelqu’un avait vu le film… Peut-être le public s’est-il lassé de ce ton outré ? de sujets sur lesquels nous pensons être presque tous d’accord ? Et pourtant, Sicko est brillant et réjouissant, une démonstration limpides sur la responsabilité de l’Etat quant à la prise en charge médicale de ses citoyens quand les moyens et les possibilités sont là, mais que ce sont les bénéfices engrangés qui priment. Pour exposer la faillite américaine en cette matière, Michael Moore manie le rire, l’ironie, les comparaisons choc entre les Etats-Unis, le Canada, la Grande-Bretagne, la France. Patients, prise en charge, assurances, hôpitaux, motivations et conditions de travail du personnel soignant, et surtout attention portée aux plus faibles et aux plus nécessiteux : le système américain, fondé sur le « chacun pour soi », a conduit à des situations aberrantes et scandaleuses. Parce que les soins sont « gérés » avant d’être prodigués, ne sont qu’une ligne de profit dans le bilan des grandes entreprises pharmaceutiques et des compagnies d’assurance. On suit Michael Moore, stupéfait, au gré des histoires sordides et scandaleuses d’un système de santé en perdition, face à d’autres systèmes, avec leurs écueils et leurs difficultés mais où le patient est avant tout un patient, pas un portefeuille. L’apothéose ? Je vous la laisse découvrir : elle est ironique, triste, grandiose, elle se passe à Cuba…

CapitalismLogique, le premier film que j’ai vu en venant en France cette fois-ci a été Capitalism : A Love Story (2009), qui renoue avec la démonstration chère à Michael Moore : expliciter les tenants et les aboutissants d’un système économique et financier conduisant à des aberrations, ici personnifié, allégorisé sous les traits de Wall Street. Les expulsions, les licenciements, liés à une surenchère de paris très profitables sur des subprimes, des produits dérivés, des produits exotiques qui engagent en revanche la vie quotidienne de ceux qui ne retireront rien d’éventuels profits. Pour Michael Moore, l’origine de telles pratiques, qui détournent le capitalisme ou peut-être même révèlent son essence et ses implications profondes, est à chercher dans les grands pontes de Wall Street, les têtes de Goldmann Sachs notamment qui depuis plus d’une dizaine d’années noyautent le gouvernement américain. La grande collusion entre la politique et la finance, qui a remplacé le goupillon. Bien sûr cette argumentaire est à charge, outré comme à l’habitude. On y découvre des députés et des sénateurs horrifiés par l’état de la démocratie américaine, par la manipulation surtout de la population que l’on convainc à la fois d’avoir peur, de céder à toutes les exigences combien monstrueuses soient-elles, de se taire et de se ranger dès qu’il s’agirait de faire entendre son opinion. Moins bien construit que les précédents, avec une première partie plus longue et mal reliée à la problématique générale, ce film émeut pourtant, convainc aussi que rien n’est jamais joué d’avance, que des choses mêmes infimes peuvent être modifiées dans un système pour avoir au final de véritables conséquences.

Alors, on s’interroge : cette petite baisse de dynamisme signifie-t-elle que Michael Moore fatiguerait un peu ? Que l’agitateur politique, polémiste, outré, se lasserait e se battre non contre des moulins à vent mais des mastodontes tellement énormes que l’on a le sentiment que c’est peine perdue d’avance ? Non, ne fléchis pas…

 

 

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26 commentaires

  1. J'adore Michael Moore que j'ai découvert avec Bowling for Columbine! On aime ou aime pas le genre mais ça ne peut pas laisser indifférent!
    Depuis je me précipite pour voir ses films sauf que j'avais visiblement raté la sortie du dernier... je ne savais pas du tout qu'il avait sorti Capitalism : a love story!
    Par contre je n'avais pas raté Sicko!
    Bisous et bon réveillon!

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    • @ Shaya : pour ma part, c'est ce qui me plaît, c'est le fait que cela ne laisse pas indifférent même si on n'aime pas la méthode, les arguments etc. Tu verras, "Capitalism.." n'est vraiment pas son meilleur mais cela change de TF1 !
      Joyeux Noël à toi aussi (et à cousin Debilos) !

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  2. Michael Moore est la parfaite illustration de l'idiot utile ! j'ai regardé l'ensemble de son oeuvre, et même si j'ai gardé un petit intérêt pour bowling for columbine, j'ai constaté qu'il touchait le fond au fur et à mesure de ses réalisations. Le comble c'était sicko, avec l'apologie du système de santé cubain ! C'est là où Michael moore est passé du statut d'idiot utile à celui de sombre abruti !
    Capitalism : A love story, ne nous apprend rien, des arguments à bout de souffle, et le système ne pourra jamais être changé parce que sans bulles spéculatives, il n'y a pas de système financier !

    Joyeux Noël moufette : ) plein de bisous ! (et te frotte pas au père noël) : )

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    • @ M1 : je crois qu'en fait ses films sont moins bons quand il s'attaque à des sujets politico-financiers. Son argumentaire y est plus "facile", et cela le dessert. Il est bien meilleur quand il devient un cinéaste de "proximité". En revanche, j'ai beaucoup aimé "Sicko" (non pas pour le système cubain qui est parvenu à générer une réelle excellence médicale (mais à quel coût humain et surtout comme fer de lance du castrisme à l'étranger...), mais pour le comparatif des systèmes, qui a largement été fait par ailleurs mais qui pour une fois se fait en images.
      En fait, il a la caméra, l'audace et l'énergie, je crois qu'il lui manque tout simplement une idéologie, une ligne politique réellement claire (l'anti-bushisme ne marche plus s'il a jamais marché...).

      Merci, joyeux Noël aussi ! Je donne ton adresse aux lutines du Père Noël dès que le traîneau arrive... 😉

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  3. Je reste assez indulgente envers Moore, il a au moins pour lui de poser des questions vitales et de pointer des injustices criantes et des incohérences. à charge pour nous d'en tirer des conclusions et de s'efforcer de changer un peu le monde, à notre mesure.

    Bisous et bonnes fêtes !

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    • @ Océane : je te suis totalement. Cela fait du bien d'avoir des films un peu dynamisant intellectuellement, que l'on soit d'accord ou pas avec ses conclusions !
      Bisous et bonnes fêtes à toi et à ta famille !

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  4. J'aime les agitateurs, même inégaux. Mais j'ai surtout une énorme admiration pour les agitateurs courageux qui prennent de gros risques pour eux et leurs proches comme en Chine ou ailleurs et se font emprisonner ou pire pour une pétition, ou pour avoir juste ouvert le bec pour dire ce qu'ils pensent.

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    • @ Br'1 : de même ! Cela fait du bien de se poser des questions après les films, même si certaines choses y sont criticables. Bien évidemment, les dissidents politiques ont un tout autre rôle et prennent un tout autre risque... D'ailleurs, la semaine dernière, il y a encore eu des condamnations en Chine, je crois.

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  5. C'est marrant pendant que je découvre ton billet, le meuri regarde Bowling for Columbine à la tévé..
    Moore a le mérite d'exister et de soulever certains dysfonctionnement. Malheureusement, on a découvert au fur et à mesure qu'il n'est pas très objectif et que ses sujets sont très orientés..

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    • @ Manu : c'est ce qui coince effectivement. Regarder ses films incite à se poser des questions, encourage à taper du poing sur la table tout en se disant "attention, il participe lui aussi d'une manipulation".

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  6. La véritable opposition a un gouvernement, ce n'est pas un parti politique. a mon sens, pour marquer les esprits, les mobiliser et rendre visible ce qui ne va pas, il faut compter sur des personnalités comme Michael Moore et plus largement des journalistes d'investigation (des vrais par des branleurs) et sur les humoristes (comme Desproges, Reynaud, Coluche ou actuellement Roumanoff).

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    • @ Frichtre : c'est exactement ça. Actuellement, je ne vois pas grand-monde dans le paysage culturel qui ait une pensée politique d'engagement et d'esprit critique ; Michael Moore pousse à s'interroger, mais il est toujours douloureux de constater des manipulations car elles desservent son propos aussi bien que l'argumentaire de ses adversaires.

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  7. Je n'ai pas vraiment d'avis à son sujet, j'ai bien aimé Fahrenheit 9/11, mais il parait que Sicko donne une vision de la politique de santé française totalement faussée...

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  8. pas vus les derniers films. Celui d'Al Gore sur le climat (une vérité qui dérange) est un peu moins dans la vindicte, mais l'argumentation tout aussi efficace

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    • @ Miss 400 : je ne l'ai pas vu, et pourtant il était dans l'avion ! J'essaierai de le voir, car effectivement j'aimerais bien voir comment il s'en sort avec un sujet pas facile pour le cinéma traditionnel.

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  9. Dans les films de M.Moore, les ficelles sont toujours grossières. C'est la même chose quand il écrit. Malgré tout, j'ai envie de défendre le personnage !

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    • @ Madame Kévin : je n'ai pas lu ses livres. Je me demande s'il a une pensée simple, simpliste, simplificatrice volontairement pour "s'adapter" à son public (ce qui est très méprisant finalement) ou bien s'il pense que cela lui sera plus profitable ou encore s'il fonctionne tout simplement comme ça et qu'il y croit ?

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