Anita Desai, « Le Jeûne et le Festin » : de la condition humaine en famille

Anita Desai

Je n’aime pas la littérature sur la condition féminine, encore moins dans les pays où celle-ci est catastrophique tant le sujet semble parfois être utilisé, la mise en scène volontairement misérabiliste, s’intéressant plus à tirer des larmes qu’à réfléchir et donner les moyens de modifier les choses. Du pathos à bon marché, un peu comme les photos d’enfants miséreux.

Etonnamment pourtant, je considère Le jeûne et le festin d’Anita Desai comme un des meilleurs romans indiens que j’ai lus jusqu’à maintenant. Sans doute est-ce parce que la condition féminine, que l’on croit être le thème central, ne l’est pas. Avec un style d’une très grande sobriété, tout en économie de mots et d’effets de manche, on est aux antipodes du roman-fleuve qu’affectionnent les auteurs indiens anglophones. Quelque chose de ciselé, précis, pénétrant, extrêmement construit (tous les détails renvoient les uns aux autres), tendu aussi par une réflexion intense. Le hasard n’existe pas dans cette vision du monde.

Anita Desai dévoile quelques années du quotidien d’une famille indienne d’Allahabad (je le déduis car deux fleuves sacrés s’y rejoignent…), le centre le plus mystique et le plus reculé de l’Inde. Le père et la mère, engoncés dans leur balancelle, dans leur maison, dans leur honorabilité et leurs conventions sociales, dans un jardin toujours surveillé quoique laissé aux affres de la sécheresse, assis sur leur balcon mais observant et écoutant tout.

Parmi leurs enfants, il y a Uma, l’aînée un peu lente qui subit l’ire des parents car plus faible. Il n’y a pas de place pour les faibles en Inde. Celle qui affronte les pires revers qui peuvent toucher une femme de bonne famille : de faux mariages, des dots volées, même le sort tragique d’Anamika, la belle cousine mariée et brûlée après des années de torture, lui est désigné comme enviable. Le mariage d’Aruna, la puinée, devient pour elle une fuite libératrice vers Bombay, où elle devient superficielle, indifférente et mondaine (non, c’est vrai ? Hinhinhin…). Et il y a Arun, le benjamin, le fils tant attendu. Entouré de mille attentions envahissantes, il est celui qui subit silencieusement.

Et si la première partie du roman se fait au rythme des femmes, entre la toute-puissance de la mère et le destin manipulé de ses filles, la seconde partie se fait au rythme d’Arun, envoyé aux Etats-Unis pour étudier. Il s’installe alors pour un été dans une famille américaine, tout aussi typique : installée dans un pavillon de banlieue laissé à lui-même, à la lisière de la forêt, une famille où chaque membre vit à son rythme, avec ses angoisses et ses fantasmes. Le fils accro au sport, la fille boulimique, la mère dépressive et le père absent. Arun, étranger dans sa propre famille, est ici doublement étranger. Il n’y a pas de place dans la famille envahissante non plus que dans la famille inexistante.

Le sujet évident de ce roman, c’est d’abord la différence de traitement, réaliste et réelle, entre les garçons et les filles d’une famille indienne. L’importance du mariage comme convention sociale, moyen de se débarrasser des filles et de prolonger la gloire de la famille avec les garçons, je ne vais pas gloser là-dessus. Car il y a tout le reste, et notamment le fait familial que décrit Anita Desai dans toute sa splendeur : la famille vorace et vampirisante d’un côté, qui n’est pas l’apanage de l’Inde mais qui correspond bien au mode d’être indien, la famille absente et indifférente qui, de même, n’est pas nécessairement américaine mais colle bien à l’idée que l’on s’en fait. L’hostilité est la même, résolue par l’annihilation du lien humain de part et d’autre.

En opposant les deux modes de vie, indien et américain, Anita Desai interroge la civilisation : d’un côté, et sans doute de manière très inattendue pour les Occidentaux, en Inde, la civilisation est omniprésente. La maison est collée aux autres maisons, et la famille est protégée par la présence rassurante d’un maillage urbain et humain. Vivre seul (comme voyager seul, habiter seul…) est inconcevable en Inde. Chaque élément est domestiqué, tout doit être humanisé : la maison, les arbres, le jardin, l’allée, il doit toujours y avoir quelqu’un dans la maison et rien n’est laissé au hasard. A l’image du destin des gens : si l’on plaint Uma, brisée progressivement par une mère et un père méprisants et manipulateurs, la destinée d’Arun n’est guère plus enviable. Hommes et femmes sont conduits, guidés par leurs aînés et la société, tous ont une destinée à accomplir dans laquelle ils n’ont pas la plus petite parcelle de choix. Le hasard et la nature sont rejetés au loin : c’est l’Inde.

En contrepoint, la famille américaine. Le pays présenté comme celui de la liberté, de l’absence de contraintes. Le pays où la maison est laissée en désordre, sans que cela pose de problème : si les voisins le voient, quelle importance ? Où la femme prend des bains de soleil dans son jardin, quasi nue ou se baigne sans que personne, et surtout pas son mari ou ses enfants, n’y trouvent à redire : car quelle importance ? Où la « nature » a regagné en grande partie ses droits : chacun a son rythme de vie, mange ce qu’il trouve (dans les placards et le congélateur) au gré des courses anarchiques des uns et des autres, on s’isole devant la télé ou l’on part se promener dans la forêt (inimaginable en Inde, car marcher est dégradant quand on est aisé , et la nature dangereuse. Les seules fois où la famille indienne est confrontée à la nature, le fleuve ou les alentours de l’ashram, le drame arrive), on tâche de retrouver le corps que la nature nous aurait donné (musculeux, tanné, ultra-végétarien ou ultra-carnivore selon la branche préhistorique choisie). Plus que deux civilisations, ce sont deux conceptions de l’homme qui s’affrontent : la vision asiatique d’un l’homme domestiquant le monde, la vision occidentale contemporaine (et bobo avant l’heure ?) de l’homme qui a domestiqué la nature et veut lui redonner une place, voire la prééminence. Bien sûr, les deux modes d’être se grippent…

Autre thème en sourdine, celui de la nourriture. Avec ses supermarchés et ses caddies débordants, les Etats-Unis font surgir la suralimentation dans ses aspects les plus marquants : en un même microcosme se succèdent la frénésie d’achats désordonnés de la mère, qui fait de l’empilement et de la profusion de nourriture un but en soi, le mari qui y répond par la manie de la viande rouge, et les enfants par une alimentation des plus anarchiques. On ne sait plus comment manger dans cette famille : l’envie n’a plus cours, le goût encore moins. Et tandis que la fille avale compulsivement des sucreries et se fait vomir ensuite, le garçon s’alimente en fonction de ses besoins sportifs. Ni la mère, ni le père ne savent plus organiser un repas, prendre un repas ensemble : la nourriture devient dans cette civilisation le lieu du conflit familial, chacun s’enfermant dans son mode de s’alimenter. A l’inverse, dans la famille indienne, la cuisine est sur-organisée, observée et décomptée par la mère et le cuisinier (comme c’est effectivement encore le cas aujourd’hui) : et tout devient également conflit. Le contenu du menu, son exécution, sa composition, la quantité d’aliments utilisées pour ce faire, tout est l’occasion de cris et de colères, et les repas eux-même sont le lieu du chantage et de la soumission comme Arun le vit chaque jour. La nourriture est imposée à tous points de vue, car dans l’Inde sèche, l’Inde d’Allahabad, loin des palais des maharajas et des nawabs, on mange pour survivre, on ne gâche pas, on ne choisit pas. Le plaisir de manger n’existe pas.

La famille, la nourriture, le mariage. L’Inde tendue, acerbe, au verbe violent sous-tendu d’aigreurs et d’étroitesse d’un côté, et de l’autre les Etats-Unis sereins, massifs, quasi apathiques et superficiels. Dans la narration, le rythme ou les thèmes abordés, Anita Desai signe un roman brillant où le jeûne comme le festin, la privation comme l’opulence atteigne un seul et même résultat : l’annihilation de l’être…

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17 commentaires

  1. Tu tombes bien, j' étais en panne de bouquin !
    Je viens de voir Slumdog Millionnaire - j' ai pensé à toi pendant tout le film . Du coup, je me suis replongée dans "Passage to India" . C' est encore mieux que dans mes souvenirs .
    Tu l' auras compris, je suis dans une période indienne . Je me suis remise au curry et au pilaf de lentilles mais ne sais toujours pas faire les naans .Tu viendrais en préparer dans mon côté cuisine ?

    Je te souhaite, ainsi qu' à Tac, une très bonne année Chouyo .
    xxx

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    • @ Frannso : ahhhh, "Passage to India", c'est grandiose ! Pour les "naan" je te dirai : je suis un peu sous l'eau en ce moment, côté projets. Dès que j'ai une recette sympa, je t'envoie un mail et tu me dis si cela te convient ?

      Bonne année à toi aussi et à ta famille, bisous !!!

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  2. (Tiens je viens seulement de capter que ton blog était à l'heure de Bombay et que donc mon commentaire était publié à 16h17 alors que chez moi il est 11h18 !!! Faille temporelle bonjour!!!)

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    • @ Shaya : hihihi ! Parfois, j'ai aussi du mal à préprogrammer mes billets : mon ancien blog était à l'heure française, je devais calculer, et maintenant, je ne sais plus très bien...

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    • @ Madame Kévin : pour les stocker ou les classer, tu veux dire ? Pour les stocker effectivement, parfois cela devient envahissant... et en même temps, j'aime bien avoir tous mes livres à portée de main, histoire de pouvoir les feuilleter, les relire, les ouvrir quand j'en ai envie ! Tu les gardes tous, ou tu fais le vide parfois ?

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  3. J'aime bien Anita Desai ! J'avoue que la littérature indienne ce n'est pas mon fort, mais je l'avais acheté parce que je fais confiance à mon instinct 🙂

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    • @ Océane : et ton instinct est bon, tu le sais ! Je n'ai pas encore lu d'autres romans d'elle, il faut que je m'y mette.

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    • @ Nane : il est vraiment très intéressant parce qu'il dépasse vraiment la problématique de la condition féminine en l'incluant dans une réflexion plus vaste. Je suis certaine que cela va t'intéresser 😉 !

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