Mira Datar Dargah : Bombay de cris et de larmes

Mumbai Mira Datar Dargah offrandes

D’abord, les offrandes.

Mira Datar ? Il y a ceux qui y vont chaque semaine. Il y a ceux qui y sont allés une fois, la peur au ventre. Il y a ceux qui n’en connaissent pas le nom, comme une très large majorité d’expatriés. Et puis il y a ceux, comme toujours, qui prétendent y être allés sans y avoir mis les pieds…

Mira Datar, connais pas. C’est normal. Ce sanctuaire soufi d’un bidonville de Bombay, petite mosquée ne payant pas de mine et dédiée à l’exorcisme des causes désespérées, ne figure jamais sur les itinéraires touristiques de la ville. Et pourtant on y découvre bien plus de l’Inde et de sa société, de ses ségrégations et de ses systèmes de croyance qu’en bien des endroits célébrés.

Car Mira Datar, c’est l’endroit où les shaytans (les démons, les « Satan ») luttent avec le corps et l’âme des humbles.

Mumbai Mira Datar Dargah entrée

Je te laisse découvrir cette prise de son, interdite mais j’assume le risque et la responsabilité de témoigner de ce qui se déroule dans Mira Datar : les tambours de la transe et les plaintes et hurlements de ces femmes venues jouer collectivement leur guérison, leur destin.

Viens, prends ma main, suis-moi…


P1650684 by Chouyo

J’ai décrit dans un article ce qui se passe d’un bout à l’autre, ce que j’y ai ressenti comme observatrice et comment la femme indienne s’y dévoile comme rarement.

Parce que de femmes il s’agit, parce que de les guérir il est question. Elles sont massées par centaines autour du minuscule sanctuaire où s’entassent, apeurés, les hommes, afin de hurler leur douleur dans un spectacle cacophonique, inimaginable mais maîtrisé. Tout donne à penser que c’est le Bombay très populaire qui vient ici, celui qui n’a plus d’autre recours que l’exorcisme du shaytan pour sortir du désespoir. Maladie, infertilité, malchance, que l’on soit hindou, musulman ou chrétien, quand on a peur en Inde on ne regarde pas à la foi que l’on sollicite. On multiplie les prières, les temples, les intercesseurs, on empile les religions, alors ce sera Ganesh, Jésus, le docteur de la clinique (parce que les pauvre s’endettent et s’entêtent à refuser les soins gratuits, prétendus moins efficaces : une aubaine pour la rapace médecine privée indienne) et, enfin, quand tout le reste a échoué, Hazrat Sayyad Ali Mira Datar, un saint soufi du XIVème siècle…

Mira Datar devient alors visage, une femme échevelée, pantelante, les joues striées de larmes et l’épuisement dans les yeux. Mira Datar devient un nom aussi, qui fait frémir à Bombay. La crainte qui dit de ne pas rentrer dans ce lieu sans être protégé par un nimbu, le petit citron protecteur de l’Inde. Celle d’une employée de maison qui prédit le malheur si l’on s’y rend pour rien, l’amie qui m’a accompagnée a du cacher cette visite à son personnel. La crainte dans les yeux de celui qui m’en a parlé le premier, et des larmes. Son épouse au dernier stade de la tuberculose, omniprésente en Inde (je plains toute cette génération d’enfants non vaccinés par le BCG qui viendront vadrouiller dans ce pays…), le corps lié et battue une nuit entière dans la petite salle de prière des femmes, à l’étage, recouverte du sol au plafond de cette céramique sale qui se lave facilement… Pour faire sortir le démon qui la ronge. En Inde, la cause du mal, qu’il soit dans le corps ou dans la tête, peut avoir des dizaines d’explications. Les causes se superposent, le mauvais sort jeté par les voisins, une épreuve envoyée par Dieu, un virus ou un bacille, une alimentation déréglée, l’eau trop froide ou trop chaude, le mauvais climat, les mauvaises installations domestiques et les démons qui s’infiltrent. Dans un monde comme l’Inde, la femme est la plus susceptible d’être le réceptacle du mal…

***

Evoquant cette expérience avec des Indiens, question de l’un d’entre eux, cultivé, lecteur assidu et féru comme beaucoup de gens ici d’histoires extraordinaires : « did you see them ? the « shaytans » ? « . Réponse incrédule de ma part, « mais bien sûr que non« … mes sourcils se froncent et je sais que ce « mais bien sûr » n’a pas sa place en Inde.

***

Alors quand tu chercheras le dargah perdu au fond du bidonville, entre les tôles rouillées des entrepôts des docks et les tas de pétales de roses, quand tu entendras encore résonner dans ta tête les cris stridents des femmes venues hurler là leur besoin d’être autre et que tu regarderas le doux sourire du vendeur de chai à l’extérieur, tu sauras que devant toi tu auras eu l’Inde, la vraie. Bien loin des contrastes et des mille couleurs, à des années-lumières d’une puissance moderne que l’on peine à déceler sous les tas d’ordures, tu auras eu l’Inde que j’aime. Celle qui est faire de chair, de sang, de cris et de larmes. L’Inde d’une humanité entière.

Mumbai Mira Datar Dargah

Il est 20h : le haut-parleur s’est tu, il faudra attendre la semaine prochaine…

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21 commentaires

  1. Les deux récits (je ne vois pas double, je parle de l'article auquel tu renvoies sur France 24 :-)) sont passionnants et complémentaires.
    Bravo : j'ai réussi une très belle téléportation ce matin grâce à toi !

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    • @ Nekkonezumi : merci ! Cela m'a pris du temps pour parvenir à ne pas réécrire la même chose, mais je crois que j'ai réussi à expliquer et faire ressentir, un peu, à la fois 🙂

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  2. Une fantastique virée dans l'enfer des "shaytans" (c'est aussi diable en langue arabe)
    Ce côté vaudou asiatique, cette peur mélangée à l'excitation, tu nous rends une excellente copie !

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    • @ M1 : merci ! C'est exactement ça, la peur palpable de tous ceux qui viennent là, l'inquiétude de ne pas savoir ce qui se passe ou va se passer, l'excitation de voir de nouvelles choses, ce sont les sentiers méconnus de Bombay 🙂

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  3. Je lis tout tes articles sans jamais laisser de coms.
    Mais la j'avoue que j'en ai eu des frissons!
    C'est superbement écrit. Bravo

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    • @ Tbs : bonjour ! Et merci pour deux choses : pour me lire de manière si assidue et pour ce premier commentaire, qui en vaut des centaines d'autres !

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      • Le dernier paragraphe est juste magique ;)Visiblement à l'image de ce lieu!
        Je viens de le relire et il m'a procuré la même sensation qu'a la première lecture. En inde depuis qques années ca fait longtemps qu'un billet de blog ne m'avait pas autant touché!

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        • @ Tbs : oui, avec toute l'ambiguïté du mot "magique" effectivement !
          J'en suis ravie, d'autant plus si tu vis en Inde !!! Difficile de se renouveler parfois, de trouver des angles de vue différents au bout de quelques années aussi peut-être ?, en tout cas pour moi ces "expériences" de l'Inde un peu décalées, ou inattendues plutôt, me permettent de renouveler ma tendresse pour cette ville... 🙂
          Où es-tu ? Un "chai" un jour peut-être ! 🙂

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  4. Chouyo j'ai été captivée par ton récit. Tu nous fait découvrir des facettes de Bombay totalement inédites. J'admire ta capacité à aller toujours plus loin dans la découverte de Bombay et de ses habitants, bravo!
    Bisous
    Justine

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    • @ Justine : merci beaucoup ! Et la visite que nous avions faite ensemble avait été sans aucun doute une des plus agréables !!! Je vous embrasse tous les deux 🙂

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