Chinki chicks in India – Les Chinetoques de l’Inde

Carol Humtsoe

Carol Humtsoe, mannequin originaire du Nagaland. Une Indienne donc.

Je viens du Manipur.

Je viens du Meghalaya, du Mizoram…

Un des petits Etats du Nord-Est de l’Inde mais tu ne sais pas que, comme toi, les gens là-bas sont citoyens indiens. Parce que ce que tu as vu d’abord, parce que c’est ce qui compte ici, ce sont la couleur de ma peau, la texture de mes cheveux et la forme de mes yeux… Bridés. Lisses et raides et noirs. Dorée, cuivrée parfois.

Je suis une Chinki, une Chinetoque de l’Inde.

Je viens du Manipur, et je n’ai pas honte de parler à des hommes que je ne connais pas. Manger du porc me ravit et quoique ne portant pas le sari j’ai la pudeur des tribus reculées de l’Asie tropicale. D’ailleurs, ma mère, ma grand-mère et leurs mères avant ont bénéficié de droits que ta femme, ta fille et ta soeur briguent encore même si sur le papier on les leur a octroyés depuis longtemps.

Je suis venue à Delhi, à Bombay, à Bangalore étudier et trouver du travail. Les restaurants, occidentaux souvent, recrutent bien paraît-il. Et pour cause : les patrons savent qu’une Chinki attire les clients… des femmes aux traits asiatiques servant des hommes qui ne sont pas de leur famille, portant parfois des vêtements courts et écoutant du rock ? On aurait tort de s’en priver. Alors les clients, quelle que soit leur origine sociale, me regardent par en-dessous. Je suis d’ailleurs la seule à porter une jupe ici. Je ne sais plus pourquoi, sans doute était-ce une forte suggestion du patron qui n’aurait pu le demander à une « vraie » Indienne. Je suis serveuse, je montre mes jambes, j’ai des contacts avec des hommes inconnus.

Je suis donc une pute.

Et tout ça, parce que j’ai les yeux bridés, les cheveux raides et la peau dorée. Une pute chinoise en plus. Une Chinki

Je suis tellement différente de toi qu’en réalité je ne suis pas Indienne et que j’en connais aucune. Ce que disent nos papiers importe peu, aussi peu que les frontières. Mes amies sont des bridées, comme moi, « they are not Indian » . J’ai fini par en être moi-même convaincue et tout le crie dans les lèvres lippues et les regards libidineux des clients du restaurant, « you are Chinese » . Comme si une Chinoise pouvait être embauchée en Inde dans un restaurant, comme si toutes les femmes aux yeux bridés étaient chinoises, comme si une Chinoise allait venir travailler en Inde comme serveuse…

Combien je prends ? Et si je refuse ? Je suis une Chinki, une Chinetoque, alors tu prends…

Je viens du Manipur, et l’Inde est aussi mon pays.

Mais elle ne le sait pas.


[Tout ceci, on le voit chaque jour. Il suffit d’observer au quotidien les femmes en Inde pour l’appréhender et y réfléchir. Où on les voit, lesquelles on voit et le rôle qui leur est attribué. Les différences opérées sont flagrantes quand la femme ne semble pas aussi « indienne » que les autres. L’actualité récente n’est pas en reste, un viol collectif d’une jeune fille du Mizoram à Delhi, ou des témoignages ICI et surtout un excellent article sur le racisme en Inde spécifiquement dirigé contre les femmes du Nord-Est.]

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13 commentaires

  1. Un article plein de vérités... Pour avoir évoqué avec des indiennes la possibilité qu'elles deviennent serveuses, pour avoir vu ces Chinki en boite...
    Par contre, linker DNA et NDTV, caymail ! (mais il n'y a pas beaucoup d'alternatives, certes).

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    • @ Djoh : merci 🙂
      Hahaha, mais imagine-toi qu'effectivement, difficile de trouver un article de fond sur la question dans les journaux et revues indiens ! A part les fait divers, et là DNA et NDTV (hinhinhin...) se hâtent de les rapporter bien sûr. J'imagine que ce désintérêt prouve que ce n'est pas vu comme un véritable problème (et même dans les journaux du Nord-Est, pas grand-chose...). Heureusement, il y a le très long article de "Legal India" !

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  2. Très intéressant, vraiment !
    (pour être triviale, je rajouterai que de toute façon on est toujours la grosse cochonne de quelqu'un...)

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    • @ Nekkonezumi : triviale, mais absolument réaliste ! Je pense qu'en fait toute culture fonde sa notion de pureté/impureté sur l'opposition au voisin, nécessairement impur. Le voisin devient l'aune à laquelle je peux mesurer ma propre pureté...
      C'était la seconde ethno-philosophique... 😉

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  3. Au début, ton article m'avait amusé, puis au fil de la lecture, un sentiment de rage !
    Bravo pour ce post ! Et Carol Humtsoe est méga bonne : )

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    • @ M1 : merci ! Je la trouve très... inspirante également 😉
      C'est exactement le cheminement que l'on a ici. On se dit "tiens, c'est fou, une serveuse, une femme, dans un lieu public, en contact avec des hommes !". C'est étonnant. Et puis un autre jour, dans un autre restaurant, on aperçoit une autre serveuse. Et étrangement, leur point commun c'est d'avoir le type asiatique. Alors on ne trouve plus ça amusant, parce que l'on devenir qu'il y a quelque chose derrière cette coïncidence. Et ensuite, comme toi, la rage et le mépris...
      Un des aspects des ségrégations de l'Inde...

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  4. Et ce qu'on oublie très vite (ou que l'on ne sait pas), c'est que ces filles de l'est (tout le monde a ses filles de l'est, apparement), sont beaucoup plus instruites que la moyenne. La plupart des filles serveuses dans les grandes villes sont en fait des étudiantes qui travaillent pour payer leurs études. Elles ont un niveau d'anglais nettement supérieurs à leurs consoeurs 'non-chinoises'.
    Et rien que la semaine dernière, quand j'étais en Assam sur une île perdue du bout du monde, j'ai pu discuter pendant le diner avec une de ces filles, 18 ans, commençant ses études de sociologie à la fac, habillée en jupe et petit T-shirt moulant, la tête sur les épaules, de l'ambition et très certainement un avenir devant elle. Nous étions dans la cabane en bambou de la famille et rien ne pouvait laisser supposer que les filles de la famille seraient si instruites et ouvertes sur le monde.

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    • @ Blogi : absolument, tu as très bien fait de le dire ici, c'est un aspect que je n'ai pas développé ! Effectivement, et c'est sans doute une des raisons (en plus de leurs jambes...) qui fait qu'elles sont engagées comme serveuses, c'est leur niveau d'anglais.
      Je me demande même si ces jeunes filles n'auraient pas plus d'avenir en Thaïlande, à Singapour ou... en Chine.

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  5. Quand j'ai commencé à lire, je me suis dit cool elle va délirer sur les putes ...
    Puis en fait nan ...
    C'est affligeant ces comportements !
    J'ai du mal à concevoir qu'on puisse se "laisser" humilier de la sorte !
    La nana en photo est juste une putain de bombasse ! ;o)))

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    • @ Fr@mboize : oh, presque quand même ! Non ? 😉
      Ces femmes ne se "laisse" pas humilier, dans un système et une culture où les autres femmes (dix mille, cent mille fois plus nombreuses) pensent aussi qu'elles sont des filles faciles, se révolter est extrêmement difficile...
      Oui, elle est magnifique !!!

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  6. Et elles sont souvent employees dans les salons de massage .... Pour prolonger le fantasme, ou parce que vraiment elles ont le "don" pour ca ? Viens donc chez moi lire la vie de Ton, venue a Bombay parce qu'a Manipur, elle y crevait quasi de faim en depit de sa licence d'histoire. elle me disait se sentir aussi etrangere a Bombay que moi.

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