L’immigrée (1)

Arriver dans un aéroport après quelques heures de voyage donne parfois le sentiment de ne plus savoir dans quel pays l’on est. Du verre, de l’acier, de longs couloirs de marbre et des publicités passe-partout, tu pourrais être à Schripool, Heathrow, Changi ou Suvanarbhumi.

Mais quand tu arrives à Bombay, tu le sais : certains signes ne trompent pas…

La moquette des couloirs qui conduisent à l’immigration imprègne tes pupilles d’une couleur marronnasse. Changée il y a seulement deux ans, mais tu sens au travers de tes semelles le moite, confirmé par les traces d’humidité au plafond. Tous les trois mètres un ou deux hommes moustachus, avachis, attendent. Ou surveillent. En tout cas, ils sont là parce qu’on leur a dit d’être là. Quant aux bosses que tu devines sous la moquette, elles te rappellent étrangement celles de la piste d’atterrissage : l’espèce de hoquètement qui saisit les appareils décollant de Bombay ou s’y posant, blom-blom-blom-blom-blom, tant est si bien que tu visualises parfaitement le pilote s’agrippant au manche pour garder le cap…

Tout le monde te double, se hâte, essaie de passer devant, et tu te souviens que dans l’avion déjà les passagers se levaient au moment même de l’atterrissage. Les passagers indiens ont une hâte à sortir les premiers qui rappelle l’incontinence chronique, se dresser d’un bond, ouvrir les coffres à bagages une trentaine de secondes après que le train d’atterrissage a touché la piste et, oui, se doubler les uns les autres dans les étroits couloirs de l’appareil. Les conseils des hôtesses et le bon sens n’ont pas de place, l’Inde c’est fight for your flight. Et parce que ceux qui voyagent en Inde ne sont ni les moins riches ni les moins éduqués, ils sont donc nécessairement les plus pressés d’utiliser la prérogative du j’ai-payé-j’y-ai-droit-je-suis-client-je-suis-roi.

Fais attention d’ailleurs, laisse passer le fauteuil roulant… Une vieille dame, l’air digne et un peu méprisant. Suivie d’un autre fauteuil, et attention devant toi un fauteuil vide et son « pousseur ». C’est normal, c’est un aéroport indien : toute personne de plus de 50 ans ou de 80 kg, avec ou sans handicap, y aura recours car… c’est proposé, c’est offert. Paisa vasool. Chaque centime compte, donc chaque cadeau doit être pris, besoin réel ou non, ce qui compte c’est que c’est gratuit. Et si ton argent, ton statut, ton nom, supposent qu’au quotidien tu ne lèves pas le petit doigt, pourquoi donc soulever tes fesses quand la compagnie et l’aéroport te proposent un fauteuil ?*

Si tu doutes encore d’être à Bombay, un dernier élément te permet de vérifier : regarde bien le tapis des bagages… il est deux fois moins long que celui de n’importe quel aéroport de taille raisonnable dans le monde ? C’est bon, tu es à Bombay ! Le hub du sous-continent indien, à la clientèle deux fois plus impatiente qu’ailleurs, qui se presse, se colle, joue des coudes pour tenter d’entrapercevoir sa valise, et dont l’efficacité est encore prouvée par une panne d’électricité. Le tapis s’arrête. Se remet à fonctionner au bout de quelques minutes. Retombe en panne. Une fois, trois fois, six fois, welcome to Mumbai

Tu as reconnu chaque détail, attendu chaque étape en sachant qu’elle adviendrait, tu as presque le sentiment tout à coup d’être réellement chez toi, d’être quoi ? Intégrée ? Tu en dodelinerais presque de bonheur. Et te revient à l’esprit ce dialogue avec ta voisine dans l’avion. Une NRI, une Indienne qui vit en Floride depuis des années et qui ne parle, comme il se doit, presque pas anglais :

– You first time Bombay ?

– No. I live here for 3 years…

– Ahhhh, first time Bombay ! Welcome !

– …

Dialogue de sourds, frustrant parce qu’il me dit l’illusion qu’il y a à s’intégrer dans bien des pays, surtout quand la couleur de la peau s’en mêle. Je ne peux qu’être et ne serai jamais que celle qui vient pour la première fois.

* Non, n’essaie même pas : l’argument utilisé dans les salles de sport (pour justifier de marcher et non de courir) du « les Indiens ont génétiquement les articulations plus fragiles » ne tient pas…



HIIIIIIIIIIIII !!!(0)Boah...(0)

7 commentaires

  1. Je me souviens d'un transit à l'aéroport de Delhi via le Népal. Nous y sommes restés toute une nuit ... murs gris-jaunes, chaleur moite. Pour une seule nuit à l'aéroport, nous avons dû nous coltiner 3 semaines de traitement anti paludique ... un vrai cauchemar.
    Par contre, pour notre séjour en Inde, je ne me souviens pas du tout de l'aéroport, c'est celui de Calcutta mais tout le reste est très très flou !

    HIIIIIIIIIIIII !!!(0)Boah...(0)
    • @ Isa : l'aéroport de Calcutta est comme tous les autres aéroports de "province" en fait (à l'exception de Bangalore et Hyderabad), petit, vétuste et pas très bin conçu !
      Hmmm, traitement paludéen pour juste une nuit ? C'est dommage effectivement, et l'aéroport de Delhi est en effet très sympathique... (sauf la partie nouvelle désormais).

      HIIIIIIIIIIIII !!!(0)Boah...(0)
  2. Mouahahaha, t'aurais répondu n'importe quoi, Obi-wan kenobi par exemple, t'aurais eu droit à un first time bombay welcome : )
    Et comment se passe l'embarquement? : )

    HIIIIIIIIIIIII !!!(0)Boah...(0)
    • @ M1 : oui, je pense aussi 🙂
      L'embarquement se passe comme partout ailleurs sauf que l'on ne te précise à aucun moment que tu dois avoir une étiquette sur chacun de tes sacs (même le sac à main, même une sacoche, même un sac pour ordinateur etc.) et pas mal d'étrangers arrivent donc pile à l'heure pour passer les contrôles de sécurité et se retrouvent à devoir rebrousser chemin pour aller demander ces étiquettes et les faire tamponner. Il a fallu trois ans à l'aéroport de Bombay pour proposer aussi ces étiquettes juste avant le contrôle de sécurité...

      HIIIIIIIIIIIII !!!(0)Boah...(0)
  3. Aaah les aéroports indiens!!MOn grand moment de solitude lors de mon transfert a 3heures du mat'de l'international airport au "domestic" a Bombay,j'étais seule(pour une fois) dans un aéroport désert a peine éclairé a attendre mon avion pour Goa.etrange souvenir...
    Mais j'ai trouvé que Bombay était moins miteux que celui de Bombay.Je me souviens meme avoir été ébahie par les toilettes au carrelage scintillant et par la propreté du meme lieu.Après six mois de latrine c'était de grandes retrouvailles!!!!

    HIIIIIIIIIIIII !!!(0)Boah...(0)

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