Contes de la cité des corbeaux II

Bombay Chèvre habillée blog

J’ai longtemps cherché la raison pour laquelle ces chevreaux des ruelles de Bombay étaient vêtus de chemises, de T-shirts ou de vestes. Les protéger du froid de l’hiver (22°) peut-être ? la nécessité de soustraire les nouveaux-nés à la pollution ou aux attaques de corbeaux ? C’est en me promenant dans un quartier reculé que même les Bombayites les plus acharnés évitent que j’ai eu l’explication.

Il y avait cette vieille dame, assise par terre, triant des pois chiche dans un large panier à fond plat. Elle y laissait tomber l’un après l’autre les grains encore verts qu’elle avait décrochés de longues branches, avant de jeter écorces et branchage à trois chevreaux rassemblés là pour déguster cette manne inattendue. Je m’arrêtai près d’elle et lui demandai avec un sourire pourquoi ces animaux étaient vêtus comme des êtres humains, et avec un rire je lui fis remarquer qu’ils auraient presque pu être des enfants.

C’est son regard sombre qui a stoppé mon rire, d’un coup. Et sa voix, rauque, heurtée, cassante, a fait refluer les mots dans ma gorge. J’ai les pieds sur terre et les contes de bonne femme ne sont pour moi qu’un folklore qui a tout son intérêt, mais un folklore simplement. Mais là, j’ai senti une évidence malsaine parcourir mon dos, l’effroi prenant le pas sur l’incrédulité à mesure que son regard s’assombrissait.

Ils avaient pris la poudre d’escampette un jour, préférant aller jouer dans les canaux noirâtres de Bombay, sauter et plonger, plutôt que d’aller à l’école. Elle leur avait pourtant dit la malédiction de Bombay, elle leur avait pourtant dit qu’à fuir le chemin de l’école ils finiraient mangés par la Ville terrible, dévorés menus sans qu’ils puissent plus appeler au secours, seulement bêler. Plus personne ne les entendrait, ne les croirait, seulement bons à être attrapés, tués, assaisonnés, dévorés. Elle avait vu il y a longtemps des enfants comme eux disparaître, le regard fendu et la voix chevrotante. Mais comme ces milliers d’enfants entêtés qui partent sur les chemins de l’Inde à la recherche d’un ailleurs qui sera, nécessairement, meilleur, ils ne l’avaient pas écoutée. Et jour après jour, ils avaient fui l’école pour les mille et une farces des rues bombayites, le plaisir de chaparder une mosambi, de courser les pigeons de Chowpatty, se délecter de voir Ram le vieil aveugle de Victoria se faire battre par les policiers, laisser le vent emmêler leurs cheveux sur le front de mer en dégustant une mangue tout juste mûrie.

Ils n’avaient pas remarqué qu’à mesure leurs membres s’étrécissaient. Que leur nez s’allongeait. Que leurs dents grandissaient et que leurs mains, douces et lisses, devenaient calleuses. Poilues. Ils avaient mis ça sur le compte de la force qui vient, de leur statut tout proche de jeunes hommes virils et fringants. Loin de l’école, ils allaient enfin devenir des hommes.

Un matin, elle trouva ses trois enfants endormis, pelotonnés l’un contre l’autre, étendus à même le sol, les membres ramenés devant eux. Des chevreaux. Elle avait compris que la malédiction les avait fatalement rattrapés. La Ville les avaient charmés, enveloppés, transformés. Elle les avait séduits pour les destiner à trôner, non sur la Ville, mais sur ses tables. Mangés, dévorés, aux fêtes qui approchaient…

***

Bombay Chèvre habillée 2 blog

Il s’agit d’un conte. Urbain bien sûr. Mais peut-être comme moi sens-tu devant ces images surgir un effroi tapi en toi depuis l’enfance. Cette peur que les contes et les films, et les dessins animés, ont imprimé en toi sans que tes parents n’aient su quel souvenir tu en garderais. Comment il s’immiscerait à nouveau en toi quand, adulte, une scène, un mot, un être, feraient monter cette adrénaline malsaine, ce sentiment glaçant, à voir les pattes de ce chevreau sortant d’un T-shirt.

Le souvenir terrible, incroyablement vivace, de ces enfants paniquant à mesure que leurs mains se font sabots, que leur visage se déforme, qu’une queue leur apparaît et que jaillissent de longues oreilles d’âne.

L’Île aux Plaisirs. Il Paese dei balocchi. Pinocchio transformé en âne.

Alors l’idée m’a traversée.

Et si ce chevreau habillé avait été, peu de temps avant, très peu de temps avant, un de ces milliers d’écoliers fugueurs échoués sur l’Île aux plaisir, au Pays des Jouets, à Bombay…

Note : quelques autres Contes de la cité des corbeaux ICI.

HIIIIIIIIIIIII !!!(0)Boah...(0)

7 commentaires

  1. Ca me rappelle ce documentaire vu l'autre fois sur les enfants perdus de Bombay.
    (Bon ça parlait pas de chevreaux, juste d'enfants charmés par les jeux de la ville qui fuyaient l'école)

    HIIIIIIIIIIIII !!!(0)Boah...(0)
    • @ Shaya : oui, en fait c'est ce qui m'a donné l'idée de faire ce billet quand j'ai revu la photo (ils ne parlaient pas de chevreaux ? Ohhhh... 😉 ) !

      HIIIIIIIIIIIII !!!(0)Boah...(0)

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