De la scène – « Pourquoi j’ai mangé mon père »

Cela faisait bien 15 ans que je n’étais pas retournée au théâtre.

Je me souviens confusément de la dernière représentation, Shakespeare adapté dans une salle minuscule ?, et ensuite plus rien de théâtral. J’en avais pourtant fait mon petit-déjeuner et mon quatre heures du théâtre : la spécialité de mon bac avec le latin, toute mon adolescence d’avant collège jusqu’après lycée, et les heures de répétition, lectures de texte, filages et italiennes, le mélange adultes-jeunes, l’entrée en scène qui frémit en soi, les pièces, festivals et troupes que j’allais voir, tout cela a constitué mon univers pendant plusieurs années.

Le théâtre est expérience profonde qu’on le voit ou qu’on le joue, et la scène est ce média trop humain, jubilatoire et exigeant tout à la fois. Quand on a foulé les planches, on savoure la voix projetée, l’éblouissement de la rampe de projecteurs, les auréoles de transpiration, le son mat des pieds nus sur la scène, les roulades et déhanchements, les gros yeux et la pose active-alors-qu’on-ne-fait-rien. On savoure à voix haute ou à oreille tendue les tirets alignés, les didascalies penchées, les présences insensées, les silences d’acteurs et les mouvements d’une salle. J’avais pensé un jour entrer de plein pied dans ce métier, par la cour ou le jardin. Bon, j’ai finalement choisi d’être en permanence en scène avec le public le plus exigeant qui soit…

Mais si j’avais croqué la scène en arrivant à Paris, profité des centaines de pièces qui y tournent chaque année, j’ai oublié le chemin des caves et des sièges inconfortables au profit d’autres loisirs. Et soudain, l’envie de scène est revenue. Pour initier #LuiCEstCuir à ce plaisir inconnu de lui et m’y replonger avec délices, j’ai choisi de laisser faire le hasard : ni la sécurité d’un grand texte, ni une production bien installée aux grands moyens, mais plutôt du travail de fourmi, de la chair, de l’os, de la sueur, des maladresses et du vrai, de l’humour mignonnet, du texte inattendu, les troupes qui tournent dans les festivals et représentent où elles le peuvent. Et finalement, sur la foi d’un petit roman lu il y a dix ans (et acheté avec un cri de joie à la Fnac de Taipei comme l’atteste encore l’étiquette quand je cherchais dans la capitale taïwanaise de quoi lire en anglais ou en français et que soudain… « hein ? Une Fnac ici ??? »), je choisis l’adaptation du drôle et pertinent Pourquoi j’ai mangé mon père de Roy Lewis.

Pourquoi j'ai mangé mon père

Pour poser le décor et l’intrigue, le Paléolithique inférieur et une famille de pithécanthropes dominée par un père, génial inventeur et donc trouble-tribu. Ou comment camper avec un humour grinçant les progressistes et les réactionnaires, et à la clef la possible évolution de l’espèce, au travers de la découverte du feu, de l’arc et de la sortie de l’endogamie entre autres : à quel prix ? à quels risques ? à quelle apocalypse ? demande l’amer et profiteur oncle Vania, tchékovien à bien des égards… Cette réflexion de 1960 interroge les avancées d’une société et sa capacité à faire des choix quand on est dans la délicate position de l’apprenti-sorcier/bienfaiteur de l’humanité. Mais pour aller plus loin, le cru et le cuit, la mort à distance et le feu salvateur, il faudra aller lire le roman et la littérature anthropologique qui le complètera utilement…

… car ce qui m’intéresse ici c’est la scène. L’adaptation par la Compagnie de l’Aiguillon tourne depuis le Off d’Avignon en 2007, et est sur scène à nouveau au Théâtre Essaïon. Rodée, dans le jeu de scène comme dans les apartés pour laisser le temps à l’acteur de se poser un peu en compagnie du public, la pièce fonctionne bien : Damien Ricour interprète 6 des personnages du roman, père, fils, mère, oncle, épouse… et même mammouth et lion (« miaou ») ! L’énergie déployée sur scène est indéniable, et la cave médiévale du théâtre Essaïon devient pendant 1h15 une jungle du Pléistocène.

Je pourrais critiquer des longueurs, lenteurs, moments brouillons et le recours trop répété à mon goût aux onomatopées musicales, mais ce qui m’intéressait ce soir-là c’était exactement ce théâtre : la Scène dans toute sa splendeur, impliquant très visiblement une multiplicité de techniques, la performance de one man show, le travail du moindre détail et de très longue haleine, la sensation de marcher sur le fil, du côté de l’acteur comme du public. La performance théâtrale dans ce qu’elle a de plus grandiose et de plus fragile, le mime, si simple et si travaillé, où l’expression bien trouvée, au bon moment, fait cent fois plus que les mots. La gestuelle rythmée, athlétique de fait et anodine à l’apparence. L’amplitude des possibilités d’une voix dans les tons et les volumes. Les postures calculées, millimétrées. Le jeu permanent avec le public.

Simple et sans prétention, petite scène et petite salle, c’était avec ça que je voulais renouer. Et avec ce public si particulier des représentations théâtrales : inclassable. Ce n’est pas un public exclusivement étudiant ou retraité. Ce n’est ô combien pas un public guindé, un public de profs ou un public de marginaux. Ce n’est pas le public qui va au cinéma, ni celui qui va à l’opéra. C’est le publie multi-âges, multi-classes, multi-professions, un peu plus celui des concerts et des conférences ? des librairies aussi ?

Mes yeux ont brillé de sentir à nouveau sous les pieds de l’acteur face à moi les planches chauffer de ses déplacements et de ses danses et de ses bondissements. Mes épaules se sont dénouées pour l’accompagner dans son occupation de l’espace. Dans mes fibres depuis quelque temps se réveille quelque chose, tout comme ma voix en a gardé des traces. Si l’oncle Vania répond à l’appel de la nature en scandant « Back to the treeeeeeeees ! », je me demande si ma réponse à l’appel de ma nature sera « Back to the sceeeeeeeeeeeeene ! » ?

Pourquoi j’ai mangé mon père, Roy Lewis (adaptation de Serge Travers), Théâtre Essaïon, lun. et mar. jusqu’au 8 avril 2014.


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8 commentaires

    • @Enrajé : cela m'a donné envie de le relire !!! J'en ai gardé un très bon souvenir aussi, et je vais pouvoir voir maintenant les creux et pleins de l'adaptation, ce qui a été laissé de côté, est-ce que l'esprit a bien été conservé etc. Je me suis même dit que pour mes élèves, sur la réflexion de la responsabilité (notamment sur le thème du développement durable) et de la science, il y a des scènes que je pourrais leur faire lire ! 🙂

      HIIIIIIIIIIIII !!!(0)Boah...(0)
    • @Bergeou : oui, n'hésite pas ! Et même en tentant du côté du théâtre pour enfants, c'est souvent très mignon et cela permet de renouer en douceur ! 🙂
      Tu sais, après ce retour au théâtre, je me suis demandé le pourquoi de cette désaffection et je me suis dit avec le théâtre, je crois que j'étais devenue plus exigeante qu'avec un autre loisir : quand j'ai pensé y retourner, je me suis dit "ah si je vais au théâtre il faut que ce soit vraiment bon"... alors qu'en réalité, on accepte finalement mieux de s'ennuyer au cinéma ou d'assister à un concert moyen ! Donc... retour aux planches 😉 Et bon théâtre à toi si tu y vas !

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    • @Nekkonezumi : mais facile de rattraper cette lecture, très court et mignonnet, pas de la grande littérature mais qui pose des questions intéressantes sans prise de tête !

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