« Venise est un poisson », Tiziano Scarpa

Venise est un poisson

Voici un petit livre vibrant et odorant.

Dès les premiers mots, dès les premières pages, on plonge dans une Venise qui parle aux sens : « Chaque canal a sa personnalité propre. Certains sont très expansifs, t’enveloppent immédiatement de leur puanteur chronique. Les plus fétides sont le canal des Muneghéte à la frontière entre les « sestieri » de santa Croce et san Polo, et l’anse viciée entre le bas du Remedio et le sotoportego de la Stua, derrière la rive Querini Stampalia » (Le nez).

Par sa forme, son goût, sa nature toujours glissante à celui qui cherche à la définir, Venise est en effet un poisson et Tiziano Scarpa en concocte ici un plat d’excellence, nous faisant déguster la Venise bien réelle, celle où l’on colle les chewing-gums sous des ponts, celle où l’on prend garde aux moulures qui se détachent, celle où il faut éviter les montants de fenêtres qui tombent, les chats assoupis et les eaux sales parfois encore déversées dans les canaux.

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Des guides sur Venise, il en existe des dizaines. Ils font suivre peu ou prou les mêmes itinéraires, indiquent des restaurants et hôtels interchangeables, et content l’histoire de la Sérénissime à travers ses grandes scènes incontournables. Vous me direz que c’est le principe même d’un guide de voyage : synthétiser l’information le plus efficacement possible et donner au visiteur le sentiment d’avoir « fait » la ville en un temps record. Ce à quoi je répondrai : un bon Guide bleu d’il y a 40 ans ou un Baedeker de plus encore (dont une liste conséquente est disponible en ligne) et vous tiendrez dans vos mains un guide minutieux et dont l’antiquité vous garantira des « trattoria recommandée pour son décor intimiste et son patron dont les histoires de chevauchées en Ouzbékistan dans les années 1960 sont incroyables »…

Mais ici, rien à voir : ce livre est tout sauf un guide, mais il est le guide parfait pour emprunter les ruelles vénitiennes.

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Tiziano Scarpa fait partie de ces auteurs qui n’ont cure des parcours obligés.

Il écrit une balade sensitive dans ses souvenirs, une aventure sensuelle avec la ville où il est né. Dramaturge et poète, il délaisse les adresses pour leur préférer le corps de Venise, la caressant de la tête aux pieds : chaque chapitre se fait ainsi relation charnelle, olfactive, tactile et visuelle se déployant au fur et à mesure des détails exhumé de l’enfance de Scarpa et du passé du lieu.

Il n’hésite pas non plus, ou surtout ?, à dire le cru et le sale pour en faire surgir l’essence vénitienne, il narre l’ignoble et le sordide d’une ville où le sang a giclé sur les murs pour en dresser son portrait. Celui que voient les habitants chaque joue, ces habitants qui n’ont pas encore fui le tourisme de masse, l’urbanisme lépreux et les miasmes pestilentiels de l’été lagunaire.

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Scarpa raconte ainsi à quel point Venise est envahissante pour ses habitants : « Quand tu vis ici, tu as envie que ta promenade soit libératoire (…). Mais voici que tu tombes tout de suite sur quelqu’un qui te salue, t’appelle par ton nom, te restitue à toi-même, te rappelle qui tu es. Henry James a écrit que Venise est comme un intérieur, un appartement fait de couloirs et de salons : on marche toujours dedans, on n’est jamais dehors, l’extérieur n’existe pas, même pas dans la rue. Apparemment (ce qui revient à dire : par déguisement), la passion vénitienne pour le masque est née de ce besoin d’incognito, de protection de la propre identité » (« Le visage »).

On ne peut se défaire de Venise, et chaque écrivain qui y a mis les pieds le sait…

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Ils n’ont pu en effet faire autrement que décrire la ville, car de Venise on ne peut s’empêcher de parler.

C’est l’autre évidence avec laquelle l’habitant se bat au quotidien et qui saisit le voyageur juste arrivé : la ville est lourde d’un imaginaire qui lui colle à la peau. On fait tout pour s’en départir, comme souvent en Italie, mais oui… le syndrome de Stendhal nous saisit, on vacille d’y être enfin.

« Venise est incrustée d’imaginaire. Ses pierres craquent sous une impressionnante cascade d’apparitions. Aucun lieu au monde ne serait en mesure de supporter sur ses épaules un tel tonnage visionnaire. Les alarmes récurrentes sur la tenue de la ville ne concernent pas les structures architecturales. Elles peuvent s’en sortir sans doute avec un peu de soutien de la part de tout le monde. Venise sera engloutie par toutes ces visions, les fantaisies, les histoires, les personnages, les rêves à narines dilatées qu’elle a inspiré » (Le nez).

Et Scarpa de remercier avec beaucoup d’ironie les architectes contemporains qui ont compensé la « pulchro-activité » du lieu avec des constructions disgracieuses. Pouvoir enfin vivre normalement, au sein d’un peu d’une laideur bienvenue ! « Combien sont les lieux « pulchro-actifs » de Rome ou de Florence ? Vingt-cinq, soixante-dix, cent onze ? A Venise, un comptage de ce genre n’est même pas imaginable : comme les compteurs Geiger à Tchernobyl en 1986, les compteurs Baumgarten à Venise crépitent bien au-dessus du seuil de tolérance, révélant une intense « pulchro-activité » dans tout le périmètre urbain : il ne nous intéresse pas de savoir que les révélations atteignent fréquemment les pics du « sublime », mais plutôt que les valeurs moyennes ne se situent jamais en dessous du « pittoresque » » (Instructions pour se garder de la beauté).

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Vue du ciel, Venise est un poisson, c’est vrai.

Mais plus qu’une forme, elle est pour Tiziano Scarpa chair, souvenirs, émotions. Un être aux écailles brillantes qui, avant que d’être l’image sur papier glacé, est insaisissable et frétillant.

Et qui oblige chacun à composer avec la tare d’être une des villes les plus désirées du monde. « Porte des lunettes de soleil très sombres pour te protéger (…). Dans le centre historique, la radioactivité est très forte. Chaque vue, même modeste, dès qu’on s’en rapproche est source de radiation : profondément sournoise, inexorable. Le sublime ruisselle à flots (…). Si une promenade de quelques heures suffit à te mettre dans cet état, imagine ce que doivent ressentir les Vénitiens » (Les yeux).

Alors sans aucun doute Venise est bien vivante.

Elle s’écroule mais elle vit justement de son propre écroulement.

Note : Tiziano Scarpa, Venise est un poisson, Christian Bourgeois, 2009. Pour d’autres billets sur Venise, ICI pour un visage inattendu et ICI pour décortiquer le cliché.

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2 commentaires

  1. Sublime voyage....Les moins en surimpression...Lire visiter poissoner***Un réel bonheur à fleur d'eau..Gracia Chouyo..Tu es géante

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    • @ Janicki : merci beaucoup ! Ce livre donne le sentiment étrange qu'il faut retourner encore à Venise, y poissoner d'une autre manière pour mieux comprendre cette ville.

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