Lorenzo

Il y a 4 ans, j’aurais pu réduire cet élève de 6è en hkjgsfk fhbkjhgbf ljkhgbfljhgb…

L’agacement, l’irritation et la colère qu’il générait en moi étaient devenus épidermiques : Lorenzo était de ces élèves qui ne tiennent pas en place, ne lèvent pas la main, provoquent leurs camarades, ne sortent pas leurs affaires, répondent au professeur, n’écrivent pas quand on leur demande… MAIS RESTE ASSIS BON SANG !!!

Lorenzo était un papillon, du genre qui virevolte dans la lumière d’une lampe un soir d’été. Du genre dont vous ne pouvez détourner votre attention et qui vous rend fou.

En Education prioritaire, il y a dans chaque classe au moins deux, trois élèves ou plus !, qui accumulent tant de difficultés de tous ordres que l’objectif primordial pour le professeur est avant tout d’obtenir simplement qu’ils restent assis, et si possible qu’ils se taisent. Pas de provocation lancée à tue-tête au camarade assis dans le coin diamétralement opposé, pas de commentaire à haute voix de tout ce que vous dites, pas de grommellement à voix basse qui phagocyte votre attention. A force d’échecs et de tâtonnements, j’ai cerné progressivement l’attitude, quelques gestes et astuces permettant de calmer le plus souvent ces élèves et de faire en sorte qu’ils travaillent… et voici ce papillon qui tourbillonne en tous sens, réduisant à néant mon calme légendaire ! LORENZO TU NE BOUGES PLUS TU RESTES LA TU METS TES MAINS SUR LA TABLE TU… RAAAAAAAAAAAAAAAAAAAA !

Ça, c’était moi, après quelques semaines de cours avec Lorenzo.

Je crois bien avoir passé l’année à tordre compulsivement mes bouclettes, à froisser rageusement des copies à l’approche du cours, à comploter froidement pour ne pas avoir en classe Lorenzo le jour suivant.

Je me forçais à ne pas réduire ce 6è à son comportement en classe, mais je n’avais plus les ressources pour le supporter. Mes collègues vivaient une expérience identique. Tous les leviers avaient été utilisés en pure perte, car tant de choses n’étaient pas de notre ressort. Nous ne pouvions que renvoyer à cet élève le même diagnostic agacé à chaque entretien… mais l’injonction de mûrir n’a jamais permis à quiconque de changer.

L’an dernier, un frisson m’a parcourue en lisant son nom sur la liste des mes élèves. J’étais sa professeure principale. Cauchemar. Je voyais se profiler une classe empêchée de travailler, des questions volontairement à côté du sujet lancées pour rompre le rythme du cours, des duels à chaque heure détruisant l’ambiance de travail et épuisant les autres élèves, ma santé cardiaque défaillir et mes cheveux blanchir.

Mais au fond… à quoi cela avait-il servi de craindre chaque heure de cours avec lui ? De me crisper à chaque dialogue entamé avec lui ? J’ai alors décidé de faire table rase.

Je l’ai accueilli à cette rentrée en lui disant que j’étais heureuse de le retrouver après une année sans être ensemble. Qu’il avait grandi et changé, que moi aussi j’avais changé. Que nous n’étions plus, ni lui ni moi, les mêmes et que nous verrions, lui et moi, ce qu’il adviendrait.

Avec ses hauts et ses bas, l’année s’est déroulée. Lorenzo a parfois difficilement contrôlé ses prises de parole, ses cavalcades dans les couloirs, mais il était impliqué dans chaque cours. S’excusant quand il allait trop loin, réfléchissant aux conséquences de son comportement sur les autres, reconnaissant ses torts, acceptant de faire des compromis. Il y a eu des exclusions et des punitions, mais surtout des efforts indéniables. En fin d’année, il restait encore bien des choses à améliorer mais c’était somme toute le reliquat nécessaire rappelant d’où il était parti.

*****

Ce matin de rentrée, les 3è sortent du collège. Un grand jeune homme surgit soudain de la masse d’élèves qui s’égaye sur le trottoir et les yeux lumineux se hâte vers moi :

– MADAAAME !!! Je vous ai cette année, je suis trop content !

Quelques jours plus tôt j’avais eu la même réaction en découvrant sur mes listes le nom de Lorenzo : « OUIIII !!! J’ai vu ! Je suis TRES contente de t’avoir à nouveau ! ».

Personne n’aurait parié cela 3 ans plus tôt. A observer son comportement, on aurait prédit à ce 6è intenable bien autre chose que d’éclore en ce jeune homme un peu gauche,  blagueur, souriant et enthousiaste, que j’ai désormais hâte de retrouver en classe.

Le temps. C’est notre allié principal. Pour eux comme pour nous.

Le temps.

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2 commentaires

  1. Merci pour ce très beau témoignage sur un enfant un peu différent et sur l’espoir que cela suscite pour chaque parent dont l’enfant « ne rentre pas dans les cases ».
    J’en profite pour vous souhaiter de très bonnes choses pour l’année à venir et vous remercier de ces écrits réguliers.
    Cordialement

    HIIIIIIIIIIIII !!!(1)Boah...(0)
  2. Chouyo, grand merci. J'adore ce que vous écrivez et la façon dont vous le faites. J'aime vote respect pour les autres et votre capacité à réfléchir sur ce métier qui n'est pas tous les jours un fleuve tranquille. Bonne année, à vous!

    HIIIIIIIIIIIII !!!(1)Boah...(0)

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