Le Spectre de la Vieille Fille (à l’Utérus gelé)

Christina Calbari, « Short Stories of Entrapment » :
« Bride », « Custody », « Counting », 2002.
 
À cette occasion, certaines auraient glapi d’impatience et battu des mains, les larmes aux yeux, les contacts de la terre entière à portée de téléphone pour propager la Grande Nouvelle. Celle qui, rendant Totalement Femme, fait accéder au rang de Celles qui ont Enfanté. Moi je me suis contenté d’un « Putain, fais chier« .
 
Courir à la pharmacie chercher une pilule du lendemain et un test de grossesse pour être sûre que je ne l’étais pas. Enceinte. Que m’était-il arrivé ce jour-là il y a quelques mois ? Oh rien de grave, rien d’intentionnel et peu de risques : un décalage de comprimés et de dosage du médicament qui joue pour moi le rôle de traitement et de contraception. Et n’ayant pas eu mes règles depuis au moins 6 ans [ça, d’ailleurs, on te l’avait dit qu’il n’y a aucune obligation à les subir chaque mois ? Non ? Ah ben tiens…], difficile de contrôler autrement que par les grands moyens. Et si jamais… ? J’aurais avorté. Sans dilemme, sans drame et sans remords.
 
Si tu es un homme, on ne te demandera jamais ou rarement des comptes en reprodution. Si tu es une femme, on se chargera plus ou moins subtilement à partir de la trentaine de te rappeler que tu approches de ta date de péremption : il n’y a pas d’autre nom pour ce qui est souligné avec des regards appuyés et cette insistante urgence à ramener le sujet sur le tapis. Peu comprendront alors que tu ne cherches pas, après avoir jeté ta gourme durant des années, à arrondir ton ventre pour être « enfin » complète, « enfin » accomplie, bardée de cette aura qui emplit les conversations avec les inconnues aux terrasse de café, avec les amis et la famille.
 
Les enfants, ça meuble bien. Je suis étonnée que Ikea n’en propose pas.
 
Tu as enfin l’occasion de devenir normale, de faire comme les autres et de ne plus être « cette originale qui ne pense qu’à elle ». Mais moi, je ne veux pas d’enfants. Moi j’éduque les enfants. Plein, et depuis bien plus longtemps que tu ne crois, que les enfants en soient ou non d’ailleurs. Je tâche de m’en occuper de manière réfléchie, protectrice, avec de l’écoute et des précautions. Je n’ai pas besoin d’en mettre au monde. Je ne me projette pas en eux, je ne prolonge pas mon couple à travers eux car je tiens beaucoup trop à mon couple pour cela. Je ne réussis pas à travers eux. Je ne transmets pas mon sang ou mon patrimoine, la grandeur et les petitesses de La Famille. Je diffuse chaque jour soin, cadrage et affection envers des personnes qui ne sont pas de ma lignée et dont je n’attends rien en retour. Mais tout cela ne compte pas face au Sacro-Saint Enfantement.
 
Expliquer cela déchaîne les leçons en matière de don de soi en même temps que les projections sur moi, pleines d’une fausse sollicitude et assez violentes pour les pauvres marmots : tu vas finir seule car faire des enfants permet de ne plus jamais l’être [héhé, nan, tu crois ?] et de vieillir entourée [ah, tu crois ?]. À moins que ce qui effraie réellement, c’est de s’offrir le risque de finir seule ou peut-être seulement avec les gens qu’on aura choisis, pas ceux qui auront été imposés par la peur des on-dits, la morale, la tradition voire la religion. Cet entourage que l’on critique mais que l’on a peur de quitter. Ces gens aux mots et aux gestes violents dont on tolère le chantage affectif, ces gens « qui se crient dessus, qui ne se parlent plus, mais qui s’aiment au fond ». Depuis 20 ans, je me suis construite et entourée, j’ai tissé et noué mon univers. Seuls ce et ceux qui protègent y ont droit de cité.
 
En 2019 comme en 1820, choisir de ne pas faire d’enfant a un corollaire immédiat : la glose autour des conditions de vie et d’exercice de ton utérus. On dissertera ainsi dans les chaumières sur la trilogie « Égoïsme, responsabilité, infertilité » : ne pas vouloir d’enfant pour une femme ne peut trouver son explication que dans ces trois termes vichystes. Tu le sens le petit relent de national-traditionnalisme ? Elle ne pense qu’à elle et/ou elle a peur des responsabilités et/ou elle n’est pas fertile, la pauvre. Si ça se trouve, je cumule même les trois ? Je ne veux pas d’enfant parce que je suis égoïste, puérile et stérile ! En revanche, que j’aie un cerveau, que je sois capable de prendre des décisions en toute conscience, que je questionne les désirs que la société et les diverses dominations imposent à une femme, parfois en la persuadant que c’est son plus profond désir personnel, ça non.
 
J’imagine donc bien dire « Cela doit être à cause de sa maladie, la pauvre elle ne peut pas » alors que je n’ai pas de doute, je pense être aussi fertile qu’une lapine printanière : dommage, c’est bien un choix ! « Elle voyage beaucoup, ça doit être pour compenser elle ne connaît pas l’exaltation du pouponnage » : si, c’est donc bien un choix ! « Elle travaille beaucoup, elle ne se consacre qu’à sa carrière parce qu’elle ne peut pas avoir d’enfant« … Là, on atteint le summum du franchement con : aimer accomplir un métier qui contribue à l’épanouissement des autres devrait soulever bien plus d’enthousiasme que de mettre au monde, tellement c’est bien plus rare et plus utile. Mais c’est marrant, travailler pour les autres soulève bien moins de commentaires gâteux : comme quoi, une femme n’est vraiment légitime et glorifiée à « s’occuper des autres » que s’il s’agit de ses propres enfants et de sa famille. L’altruisme, rien à battre en réalité.
 
Il y a quelque temps, pensant encore que les gens n’étaient que respect et bienveillance sur ce sujet, je répondais à la question « Pourquoi n’as-tu pas d’enfants ?« . J’expliquais, mais cela n’a eu pour seul effet que de rendre la question plus intime, vicieuse et impérative : « Pourquoi n’en ferais-tu pas un, il n’est pas encore trop tard…« . Tu devrais en faire un : si tu n’en fais pas, tu ne sais pas à côté de quoi tu passes, tu ne vivras pas, tu ne sauras pas, tu ne comprendras pas ce que des générations et des générations de femmes ont accompli pleines d’allégresse et d’alacrité ! Menace et jugement à peine voilés d’une vie de tristesse et de solitude : oh bon sang, le Spectre de la Vieille Fille à l’Utérus Gelé plane sur moi !!!
Alors ça en fait, c’est la tête du fantôme thaïlandais Phi Krasue, musée du Quai Branly.
 
Il y a donc apparemment un Graal de l’amour absolu auquel je n’aurais pas accès. Je vais manquer l’ultime expérience de la complétude féminine [la complétude masculine suscite en revanche beaucoup moins d’inquiétude et de sollicitude, c’est fou]. D’ailleurs, je n’ai jamais sauté en parachute ni nagé avec les requins ni tatoué une partie de mon corps ni appris l’inuktitut.
 
Mais quand il s’agit de l’utérus porteur et du vagin délivreur, on ne blague pas avec ça. On parle d’être une vraie femme, là. Du viscéral pur.
 
Il m’a fallu du temps pour comprendre que, comme dans toute conversation anodine, ces femmes qui m’interrogent [car peu d’hommes, d’eux-mêmes, en ont quelque chose à faire] et se permettent ces intrusions, puis ces tentatives de déstabilisation, de culpabilisation et de conversion avant le jugement sans appel, dans un autre contexte on les qualifierait de Radicalisées !, ces femmes donc parlent d’elles-mêmes et de leur propre désir. Ce que je souhaite, ce que je veux, ce dont j’ai besoin et ce dont je n’ai pas besoin n’importe absolument pas. Ma décision personnelle est minimisée et niée au profit d’un schéma supérieur et transcendant : accomplir ce que les femmes ont fait de tout temps pour asseoir leur légitimité, des enfants.
 
Moi, je ne demande pas aux femmes ce qu’elles ont fait ou ce qu’elles souhaitent faire de leurs ovules. Celles qui font des enfants, c’est un choix. Celles qui n’en font pas, c’est un choix. Et je n’explique plus car personne n’en a cure, et je ne justifie plus car cette question ne concerne que moi-même.
 
Désormais je retourne le miroir.
Pourquoi tenez-vous tant à ce que les autres femmes fassent des enfants ?
Nikoletta Zissi, série « My Life as Barbie », 2002.
HIIIIIIIIIIIII !!!(7)Boah...(0)

Un commentaire

  1. En voilà une stratégie parfaite "pourquoi y tiens tu tant que je fasse des enfants?"
    Merci pour ce conseil parfait que je saurai ressortir bien vite tant la question m'est constamment ressassée (trop) souvent conclue d'un peremptoire "tu changeras d'avis!"
    Il est bon de lire qu'on est pas isolée, que d'autres femmes vivent ce non desir et de savoir pouvoir en parler sans subir de jugement.
    C'est étonnamment de la part des hommes que j'en ai souvent le moins.
    Donc merci pour cet article!

    HIIIIIIIIIIIII !!!(0)Boah...(0)

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