Si jamais

L’obscurité est totale.

L’armoire métallique obstrue la porte d’entrée. Les volets descendus, les portes fermées à clef. Les tables et chaises ont été empilées à la va-vite, les lumières éteintes, le tableau numérique aussi. Les élèves et moi blottis au fond de la salle, contre le mur pour certains, d’autres sous les fenêtres, d’autres contre des tables. Au début, des froissements, des déplacements, des murmures, des ricanements que je fais cesser d’un ton sans équivoque. C’est un entraînement.

Mais.

S’entraîner aux situations de risques de manière sérieuse est indispensable, c’est d’ailleurs ce qui permet d’être plus efficaces en cas de véritable incident. L’alerte incendie est de celle dont je me souviens comme élève, et même aujourd’hui comme prof elle a quelque chose du rituel festif ; s’y ajoutent désormais les alertes confinement pour risque NRBChimique et celles pour intrusion. Ce sont des exercices, et ce que l’on y vit n’a strictement rien à voir de près ou de loin avec un confinement réel ou une véritable intrusion. Mais c’est un exercice particulier… De ceux où l’on re-prend conscience du rôle effarant que nous jouons auprès de nos élèves, où l’on réalise concrètement leur vulnérabilité et la nôtre, piégés dans nos classes.

Je suis assise par terre avec mes élèves, dans le noir le plus complet. On entend dans la salle à côté des élèves pouffer, un prof menacer. Ceux qui sont autour de moi sont assez calmes. Je les connais mais je ne sais rien de trop personnel d’eux, comment ils ont vécu les attentats, comment leurs proches les ont vécus, ce qu’ils ont vécu auparavant. Je suis extrêmement prudente en la matière, ayant le souvenir de cet élève arrivé en plein chapitre sur les migrations internationales alors que nous travaillions sur les clandestins dans les containers et les passeurs. J’ai su plus tard qu’il venait juste d’arriver du Mali, un peu après le début de la guerre, dans des conditions… compliquées. Quelles précautions aurais-je pris si j’avais su ? Je ne sais pas, mais j’aurais été bien plus attentive à mes mots et à lui au fil des documents…

Nous attendons. Une élève commence à s’agiter, je l’entends murmurer, ses copines répondent. Les garçons bougent. Les rires à côté continuent. Je rappelle en un murmure ferme que c’est un exercice et que, comme tel, il doit être pris au sérieux. Ces réflexes, pour l’enseignant faire éteindre tous les portables et surtout ceux qui sont cachés dans les poches, mettre le sien sur silencieux, tout éteindre sans oublier le tableau, tout fermer sans oublier la porte du fond, faire déplacer le mobilier de manière utile et silencieuse, intimer silence et efficacité, se reposer sur les élèves paraissant solides pour rassembler les autres… tous ces réflexes doivent justement en devenir. Mais je sais aussi que chaque premier mercredi du mois, à la sonnerie de l’alarme des pompiers, les élèves m’interrogent du regard, inquiets.

Soudain, des portes claquent à l’étage en-dessous.

Une cavalcade dans les couloirs, cela résonne… Des hurlements.

Des hurlements qui tambourinent. Des cris qui assènent des coups à la première porte du couloir. Et le claquement frénétique de poignées que l’on agite. Le hurlement reprend : « Laissez-moi entrer ! Je vous en supplie !« .

Le silence dans ma salle est devenu compact. Mes élèves se sont figés et moi aussi.

Je retiens mon souffle. Je fronce les sourcils. Je comprends.

Mais ce n’est pas juste.

Une élève à côté de moi se met à hoqueter. Et fond en larmes. Des garçons se penchent vers moi, l’un d’entre eux murmure : « Madame… là… c’est quoi… ?« .

Maîtriser ma colère. Alors donc, là, on joue à se faire vraiment peur ? L’exercice prendrait donc cette dimension psychologique inattendue et bien plus pernicieuse ? Sans que nous, avec nos élèves à contenir, soyons informés. Que nous puissions nous rapprocher de ceux plus fragiles, plus inquiets, qui ont eu peur ou qui ont encore peur. Et nous… certes en responsabilité, mais nous avons notre propre histoire, nos propres angoisses. Nous n’avons, pour cela, reçu aucun entraînement.

Emplir l’obscurité en murmurant. Souffle lent, poser calmement chaque mot :

– C’est l’exercice. C’est pour nous mettre dans des conditions qui pourraient être réelles. Ecoutez bien ce qui se passe dans le couloir, et réfléchissez en silence. Nous en parlerons après, tous ensemble, nous prendrons le temps. Que ferions-nous et que devrions-nous faire si cela arrivait… si quelqu’un, une voix connue, appelait à l’aide…

J’ai pincé mes lèvres. J’ai réprimé les larmes qui montaient. Ce n’était pas juste. Ni cette situation où, au lieu de parler de chevaliers et de porte-containers, je me retrouvais à calmer les pleurs d’une élève et à contenir l’angoisse des autres, ni tout le reste d’ailleurs, toute cette inquiétude diffuse que nous vivons tous depuis des années. Toute l’émotion que j’avais contenue après les attentats, après les trajets en RER veillée par des militaires à béret rouge armés jusqu’aux dents, les alertes vérifiées du coin de l’oeil, toute l’émotion que j’avais canalisée chez les élèves, les faire parler, les écouter, clarifier, pondérer, expliquer ce qui peut l’être, toute cette émotion m’a envahie à ce moment précis.

Quand j’ai pris conscience dans le noir que mes élèves s’étaient resserrés autour de moi, que je tenais la main de l’une, que l’autre me touchait le bras.

Quand j’ai pris conscience que malgré tous ces réflexes et le sang-froid dont je sais faire preuve je ne pourrai jamais protéger totalement mes élèves « si jamais ».

Quand j’ai pris conscience de l’impuissance.

Le reste de la journée s’est déroulé comme si de rien n’était. Chacun a repris ses occupations, les cours, les évaluations, la récréation. Chacun a repris ses esprits et a continué son bonhomme de chemin, sans débriefer.

Quand je suis repartie ce soir-là, j’ai posé la tête contre la vitre du bus.

Et j’ai pleuré.

*****

Un autre jour.

La semaine précédant l’exercice, un mot distribué aux parents demande d’informer s’il faut, durant l’exercice, être particulièrement prévenant avec certains élèves.

Parce que même un exercice pris au sérieux n’empêche pas d’être précautionneux.

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Un commentaire

  1. Le volet "psychologique", c'était mis en scène par l'administration ou c'est possible que ce soit un élève qui ait profité de l'occasion pour faire un peu n'importe quoi ?

    Parce que je suis trop choquée là, faire vivre ça à des enfants...et sans prendre en compte le bagage psychologique de chacun. Qui sait si dans le tas y en a pas que ça va faire revivre des traumatismes, avec les conséquences (lourdes parfois) que ça peut entraîner ? Voire en créer.

    Je n'ai pas les connaissances en histoire suffisantes pour avoir ça à l'esprit, mais, dans quel type de régime on avait ce genre d'entraînement concernant des gamins ? Plus récemment, quel autre pays fait ça ? C'est vraiment choquant. Et quel est le but ? Apprendre à ne pas répondre à quelqu'un qui demande de l'aide... Je ne suis même pas sûre que ça soit très efficace en cas de réel attentat terroriste.

    HIIIIIIIIIIIII !!!(1)Boah...(0)

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