Can’t run away from yourself

Je vais bientôt avoir 40 ans.

ENFIN !!!

Et j’en suis très contente : durant ces quatre décennies écoulées, j’ai fait et vécu énormément de choses et je n’en regrette aucune. Je vis intensément, chaque moment, chaque rencontre et chaque expérience. Sentir, ressentir, me nourrir, expérimenter, découvrir sont intriqués dans mon être. C’est comme cela que très naturellement, j’ai chaque année mené plusieurs projets de front, dix ou plus…

L’an dernier a été particulièrement dense, dans une belle continuité avec les années précédentes : j’ai réussi haut la main une année complète à l’université avec des enseignements totalement nouveaux tout en menant une vingtaine de formations différentes, en passant les étapes d’une certification [machine arrière m’a été imposé, je reparlerai de ce Mur…], en faisant mes cours et projets avec mes classes, la fonction de professeure principale et de tutrice de deux stagiaires, tout en menant une vie personnelle, en lisant, téléphonant, écrivant, dormant, voyant mes amis, ayant une vie familiale, cuisinant et voyageant… C’était l’an dernier, et c’est à peu près comme ça depuis très longtemps.

Et parfois cela pose problème. Aux autres.

Ma professeure de lettres en hypokhâgne m’avait qualifiée de marsupilami, et elle avait tout compris. Je gambade et rebondis, en plus de ne pouvoir me réduire à n’être qu’une. Je suis non seulement dans un devenir permanent mais ce devenir est multiple et jamais réductible à une seule voie. Non, je ne suis pas prof, je suis prof-écrivaine-formatrice-voyageuse-cuisineuse-appreneuse de langues, je peux organiser tout et n’importe quoi, écouter et coacher petits et grands, dessiner, peindre, modeler, guider, et si le sujet s’insère dans mon univers j’y plongerai sans attendre. Sortir de ma zone de confort est mon mode d’être permanent : tu me mets dans un pays étranger, dans les deux semaines j’ai rencontré des gens, me suis inscrite à un diplôme, créé un blog, organisé un groupe et me suis mise à une nouvelle langue. Je me découvre une passion pour un nouveau sujet à peu près chaque semaine sans que les autres passions disparaissent.

Ce n’est pas fatigant. Je ne sais pas faire autrement et, en fait, je ne souhaite pas faire autrement. J’en ai vu et accompli, des choses, mais depuis toujours, il m’arrive de le payer socialement et professionnellement : des soupirs, des remarques, des questions juste suffisamment ironiques.

Alors que viennent faire là ces 40 printemps ?

La prise de conscience a eu lieu, un jour, sur la petite place d’un village de la région de Mostar en Bosnie. Normal donc. Une lumière incandescente, un café épais et délicieux. J’étais accompagnée par une Bosniaque professeure d’anglais qui me faisait visiter la région : sympathique, drôle, enjouée, en butte aux débuts du métier (elle était en reconversion) et aux difficultés liées à une société traditionnelle sur bien des plans. Au fur et à mesure de cette journée caniculaire passée entre stecci et cité cyclopéenne, je me suis sentie en confiance et me suis donc laissée aller à être moi-même.

A savoir : enthousiaste, volubile, la questionnant sur tout et n’importe quoi (la gastronomie, le peuple qui vivait là il y a six cents ans, une particularité de la langue, sa vie à elle, la dernière série à la mode…), passant d’une expérience personnelle au Bélize à un guide rencontré en Birmanie, à une anecdote contée par un guide péruvien, à un mot semblable en polonais, un enseignement tiré des mois passés à Taïwan ou au fait que tel auteur explique ceci, que telle religion propose tels liens, et que tel roman montre que.

A la différence de certaines personnes que j’ai côtoyées et rencontre encore, ma guide ne s’est pas sentie amoindrie par cette débauche d’énergie que je trimballe dans mes sandales. Elle ne s’est pas sentie menacée par cette capacité à faire des liens en tous sens, non plus qu’à ressentir pleinement ce qu’elle exprimait et à mettre des mots sur un blocage qu’elle m’a soudain confié sur sa famille. Elle m’a juste dit, avec des yeux et un sourire lumineux par-dessus sa tasse de café : « But… how OLD are you ? »

Avoir 40 ans, c’est avoir un âge déjà vénérable dont on conçoit que la personne qui le porte a déjà vécu et eu plusieurs expériences. Avoir 40 ans me permettra peut-être d’enfin faire passer la pilule d’avoir déjà vécu milles vies en une. De voir progressivement disparaître les regards chargés de « Quelle prétentieuse », « Ce n’est pas possible, elle invente », « Elle a toujours un truc à dire, elle ne peut pas avoir fait tout ça ».

Mais avoir bientôt 40 ans, c’est aussi autre chose.

Parce que j’ai enfin compris quel était mon « câblage » [je découvre depuis quelques mois que c’était évident pour plusieurs personnes autour de moi, mais imaginez-vous que… moi, je ne le savais pas. Absolument personne ne s’en est rendu compte ou n’a voulu s’en rendre compte, et ne m’a accompagnée dans cette spécificité. Juste quelques mots annonciateurs et lucides dans l’autobiographie de mon grand-père], avoir 40 ans c’est être capable de me faire confiance quand je décèle de la jalousie, de la méfiance ou bien pis de la gêne, de les nommer comme telles…

et de répondre avec une grande candeur : « Je n’en ai rien à foutre ».

Note : les photos sont issues de l’exposition « Princes.ses des villes » du Palais de Tokyo, avec la collection de la jeune entreprise philippine Ha.Mü (Manille).

Note 2 : tu auras bien sûr reconnu dans le titre un extrait de « Help the Aged » de Pulp, « This is Hardcore » (1997).

Note 3 : ceci est un blog culturel… 🙂

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Un commentaire

  1. -- Pas encore Halloween, et déjà un fantôme qui t'écrit --

    Chère Julie,

    Je ne sais plus quel fil du web j'ai tiré pour tomber sur ton blog. C'était l'avant-veille de la rentrée dernière. Cela a ranimé quelque chose – il m'en faut peu, car ma vie n'est faite que d'aventures casanières. Peu d'occasions me sont données, alors t'écrire c'est déjà une sortie audacieuse pour moi. Voilà d'ailleurs deux mois que j'en avais la fantasque envie, sans rien en faire.
    Lorsque j'ai joué Groin qui jouait le lion puis le mur dans Le Songe d'une nuit d'été, ce fut ma seule heure de gloire. Il faudrait, tiens, que je songe un jour à en parler à mes enfants, histoire de donner du corps à mon artistique passé. Depuis, plus une réplique sur scène, plus de théâtre, même pas dans le théâtre, plus que dans des rêves, eux-mêmes dans d'autres rêves.
    Le plaisir que j'ai eu à découvrir tes chroniques a donc ravivé une très forte nostalgie chez moi. Leur esprit de conquête ne m'a pas laissé indifférent. Et a questionné ma vie de prof (de français, that the point) en même temps.
    J'exerce dans un collège montreuillois, où j'ai débuté et d'où je n'ai pas bougé depuis. Mais j'ai œuvré jusque là sans ce jusqu'au-boutisme-des-ongles (que je continue à me ronger), sans cette distinction, rayonnante, que toi tu laisses apparaître – et à laquelle j'aspire, j'aspirai, j'aspirais, j'aspirerais (oh les belles conjugaisons ! j'ai tout de même des déformations professionnelles, hein), si je n'avais pas fait autant de chemin seul, ou mal accompagné. L'un des personnages que je joue désormais, celui qui hante le même établissement scolaire depuis 7 ans, s'est senti comme un peu effacé en te lisant. Mais sans doute un peu moins qu'un peu plus ; sans doute que la rencontre avec cet autre personnage (Chouyo, donc) a ravivé, même timidement, quelques unes de mes ferveurs, sociales ou littéraires. Alors je te remercie, très vivement, d'avoir rendus publics tes récits de salle de classe, de tes pérégrinations et autres digressions personnelles, sur lesquelles j'ai pu tomber sans tomber dans l'oubli, du moins c'est ce que j'espère. Je me suis senti un tout petit peu moins seul, un tout petit peu moins spectre, parmi le million de profs dont je fais partie.

    Un revenant qui t'embrasse,

    Bastien

    HIIIIIIIIIIIII !!!(1)Boah...(0)

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