Regarde les profs tomber…

… et surtout, ne fais rien.

Ici gît la décence.

Certains ont pu penser que cela changerait la donne.

Que l’on pouvait espérer, après l’ignoble exécution d’un enseignant décapité devant son établissement pour avoir fait cours, que les choses changeraient. Que l’on ne se limiterait plus au bouclier de la vocation justifiant de renier toute revendication sur les conditions de travail et de salaire [« Quel merveilleux métier… mais jamais je ne ferai ça ! »], mais qu’il y aurait une prise de conscience sur les difficultés qu’affrontent au quotidien les enseignants, non dans leur salle de classe, mais autour. Les rumeurs, les parents, l’institution.

Mais en quelques heures, les vautours, aussi rapides que les blaireaux pour s’emparer d’un événement et écrire avec leur programme idéologique, ont fait de cet assassinat l’argument-phare de leur grand-œuvre de stigmatisation et de racisme. Ceux-là même qui venaient de perdre un collègue ont été accusés d’avoir fait le lit de cet assassinat, de l’avoir permis, de l’avoir bien cherché finalement. Appelant à la fois à toujours plus de répression, de surveillance et de délation, les vautours et les blaireaux ont donné la preuve de leur maîtrise parfaite de la manipulation du discours pour conserver leurs postes et leurs prébendes.

La victime, elle, ne les intéresse jamais.

Atterrée mais pas surprise, j’ai lu comment la liberté d’expression était à nouveau convoquée là où, pour moi, il est avant cela question de deux autres sujets : la réalité de la lenteur nécessaire à tout travail pédagogique de fond avec des adolescents autour de dessins qui exigent, pour être compris, de percevoir qu’ils sont créés par des adultes positionnés politiquement utilisant un énorme bagage graphique, culturel, référentiel, à destination d’autres adultes disposant le plus souvent du même bagage [honnêtement, tu comprends d’un coup toutes les caricatures publiées dans la presse ? as-tu une idée de ce dont parle réellement la caricature qui aurait été évoquée lors du cours prémice de ce drame ?] et la nécessité d’avoir des connaissances de contexte précises. Les caricatures se comprennent bien souvent en réseau, les unes avec les autres, elles demande des connaissances, une certaine maturité, et du temps pour décrypter. Jusque-là, il n’est même pas encore question de sens de l’humour, second degré ou liberté d’expression.

Mais la question du temps pédagogique, cela ne vend pas. Cela ne fait ni le buzz, ni monter l’audimat, ni grimper dans les sondages : mieux vaut brandir la liberté d’expression bafouée et le « grand remplacement » qui permettra de proférer sur les plateaux télé toute la vulgate islamophobe et, au passage, qu’il faut asséner aux élèves que les Vâleurs de la République ne doivent jamais être désacralisées. Parce qu’on en est là, en fait. Les Vâleurs, cela ne se questionne pas dans une démocratie : cela s’honore avec recueillement et componction !

Atterrée mais pas surprise, j’ai su que cet événement d’une violence inouïe n’aurait aucun impact. Qu’il était déjà, en quelques heures, en quelques jours, devenu le rectangle gênant d’un tableau Excel : les décideurs allaient devoir faire avec un hommage, une minute de silence, un temps de réunion avant, un discours sur les Vâleurs de la République qui n’ont rien à voir avec le schmilblik, gérer l’abattement, la colère, les récriminations des profs. Résultat ? Si depuis lundi dans de nombreux établissements du premier et du second degré, des enseignants font grève pour obtenir la mise en place d’un protocole sanitaire réellement renforcé, impactant leurs salaires déjà pas mirobolants, il a fallu aussi dans de nombreux établissements arracher, je dis bien ARRACHER, une réunion de 2 heures aux directions pour pouvoir se recueillir et préparer un hommage à Samuel Paty, collègue d’histoire-géographie-EMC, traqué et décapité devant son établissement scolaire à la suite de son cours, pour avoir exercé son métier.

Je répète : aujourd’hui et cette semaine, des enseignants et des lycéens sont en grève pour la protection des élèves. Lundi, des équipes ont lutté pour pouvoir porter collectivement le deuil d’un collègue assassiné. Les profs gueulent, les profs se plaignent, ils sont prêts à se battre, à perdre de l’argent et à se discréditer encore pour les conditions d’apprentissages des enfants des autres, de TES enfants : c’est pratique, un prof, n’est-ce pas ?

La normalisation de la condescendance, voire de la moquerie envers les profs qui se plaignent toujours et ne fichent rien, est pour moi arrivé à son apogée : le travail minutieux que nous effectuons tous dans nos classes face à des élèves qui voudraient être partout sauf assis devant nous est invisibilisé et totalement nié [je cite notre ministre Jean-Michel Blanquer hier, 3 novembre 2020, s’adressant à des députés : « Si vous étiez ministre de l’Education nationale, les élèves seraient encore sur leur canapé aujourd’hui et depuis le mois de mars », soutenant ainsi que les élèves ont glandé durant le confinement, et que les profs également. Marrant, cela correspond exactement au contenu des fuites ministérielles qui avaient lancé le « prof bashing » en mai-juin dernier]. Et à l’exception de quelques parents et conjoints de profs hallucinés par ce type de propos, le reste de la société est anesthésié. Et ce qui nous arrive est comme normalisé.

Je suis professeure d’histoire-géographie-EMC. J’enseigne en collège, j’ai eu toute ma carrière des 4ème comme Samuel Paty. J’ai très longtemps travaillé dans l’académie de Versailles, j’y ai formé et croisé de nombreux collègues. Je suis peut-être à un, deux ou six degrés de séparation de ce collègue. Et personne, strictement personne dans mon entourage, ne m’a contactée suite à cet assassinat de prof-en-tant-qu’il-est-prof, pour me dire « J’ai vu ce qui s’était passé, j’ai pensé à toi, à vous les profs. C’est terrible. As-tu peur de ce qui pourrait se passer dans un de tes cours, tu saurais quoi faire si jamais ? « . Sans doute tous étaient sidérés, sans doute chacun réagit à sa manière à la violence terroriste.

Mais je ne peux m’empêcher de lire dans ce silence à quel point personne ne voit qu’un enseignant est dans sa classe sur le fil en permanence, et que j’aurais pu être, nous aurions tous pu être, à la place de Samuel. Un cours et des mots, cela sort d’une classe, c’est amplifié, déformé, des adultes s’en emparent et d’autres enjeux y sont agglutinés… combien sommes-nous à avoir vécu cela et à avoir eu cette idée de derrière la tête, « Pourvu que cela n’aille pas plus loin ?« . Combien ?

Et oui. Quand j’apprends qu’ici ou là un prof a été malmené par des élèves, cela me touche car je l’ai vécu et pourrais encore le vivre. Quand j’apprends qu’ici ou là un prof a été pris à parti par un parent d’élève, cela me touche car je l’ai vécu et pourrais encore le vivre. Quand j’apprends qu’ici ou là un prof a été menacé par un élève ou par un parent, cela me touche car je pourrais le vivre. Quand j’apprends qu’ici ou là un prof a été abandonné par l’institution, cela me touche car je l’ai vécu et pourrais encore le vivre.

Parce qu’une très grande part de ce qui se passe dans une salle de classe, dans un établissement scolaire, dans une académie n’est pas lié à la personnalité de l’individu.

Mais bien à un système.

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4 commentaires

  1. J'espère que vous allez bien.
    Je suis tellement d'accord avec tout ce que vous dites et ressentez.

    La peur s'infiltre de partout...

    Tout mon courage.

    HIIIIIIIIIIIII !!!(0)Boah...(0)
  2. Solidaire.

    "Je crois profondément que la seule chose dont nous devons avoir peur est la...peur elle même"
    Franklin D. ROOSEWELT
    https://www.youtube.com/watch?v=bJUF9DLlVsw

    HIIIIIIIIIIIII !!!(0)Boah...(0)

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