« Exposed » (Tate Modern) : c’est l’intrusion qui compte ?

 Exposed Tate Modern London

Trois ans après Seduced, je ne pouvais pas manquer Exposed (je collectionne les expositions dont le titre tient en un mot…). Seduced, c’était cette fantastique exposition du Barbican, interdite aux moins de 18 ans (dommaaaaaaaaaaaaaaaaage !), qui s’interrogeait sur la place du sexe dans l’art, son rôle et sa fonction en tant que symbole, détourné parfois, et comme élément référentiel gratuit. Merveilleux, drôle, osé, extrêmement bien mis en scène et en problématique, j’y serai retournée une deuxième fois si j’avais pu. Et rien que pour le plaisir, je republie le billet que j’avais écrit à l’époque

Cette fois-ci à la Tate Modern, Exposed : Voyeurism, Surveillance and the Camera s’interroge sur la place et le rôle du photographe en tant que témoin et voyeur de son temps tant est entretenue une confusion entre photojournalisme, clichés people, surveillance et art… Toute personne armée d’un appareil photo est confrontée à cette question : à partir de quel moment suis-je indécent ? gênant ? intrusif ? Il n’est d’ailleurs pas anodin que l’exposition ait lieu dans le musée qui avait été contraint l’année dernière de décrocher le cliché de Brooke Shields, âgée d’une dizaine d’année, très maquillée et nue…

Les clichés estampillés « voyeurs » au premier abord se révèlent rapidement être les plus assumés et les moins problématiques : le photographe fait poser son sujet, se met en danger (en se montrant, en donnant des directives, en prenant un risque artistique) et imprime à son œuvre un sens élaboré à partir d’une démarche qui joue avec les limites. Mais en contrepoint, la photo parée de toutes les vertus du photojournalisme de guerre par exemple, comme un champ de bataille, et qui se révèle après coup être une scène organisée où les corps et les débris ont été soigneusement arrangés, devient beaucoup plus indécente que la première. Quelque chose trouble et déçoit. Car, plus que la vérité, le spectateur demande au cliché l’authenticité : l’intention, on y revient toujours, c’est l’intention qui compte et qui donne au cliché sa composante éthique.

La seconde question majeure est celle de l’intrusion : le photographe, donc le public, pose son regard sur une scène chargée de sens multiples. En cadrant et en exposant, il réduit ces sens, qui changent encore si le sujet sait être photographié… Au début de l’exposition, une série de portraits tirés dans la rue, Faces, à laquelle répondent des prises de vue de caméras de surveillance : à la sauvage, sans prévenir. Ce qui est souligné ici, c’est la question de savoir si l’un est plus répréhensible que l’autre : surveiller ou photographier d’une fenêtre, caché derrière un arbre ou d’une salle de contrôle, même combat ? Qui est voyeur au fond ? Et si nous sommes tous voyeurs, tous les clichés sont-ils justifiables ? La perméabilité entre les deux univers est rappelée, le matériau de surveillance pouvant devenir œuvre d’art (et cette dernière matériau de surveillance ?) quand une narration lui est appliquée : la photographie raconte une histoire, imprime une continuité entre des éléments disparates, comme dans cette série de clichés issus de la caméra de surveillance sur la place de Lindz avec laquelle joue … .

L’œuvre qui m’a sans doute le plus marquée est la plus intrusive je pense : je l’avais déjà vue (mais où ???) et à nouveau j’ai été happée dans un univers feutré, dérobé, pleinement sensuel au sens premier du temps. La photographe se fait passer pendant quelque temps pour une femme de chambre dans un hôtel. Régulièrement, elle prend des notes sur ce qu’elle trouve dans les chambres, photographie les objets et la « scène » laissée par les clients. Terriblement invasif, surtout quand les clients reviennent chaque soir : nous considérons par principe le regard d’une femme de chambre comme neutre, et cette œuvre fait prendre conscience d’une évidence (qu’il ne l’est jamais) et à quel point quelques objets laissés derrière nous, un lit défait, une paire de collants, une lunette de toilette relevée, parle de nous voire parle pour nous.

Intention du photographe, intention du sujet aussi, histoire narrée par le cliché et postérité visée, autant d’éléments qui font la photo : de la mondaine cherchant à maintenir son effet par une série de clichés mis en scène et distribués aux compositions scéniques de Richard Mapplethorp, des clichés de guerre à la vision d’un corps démembré sur fond de splendide paysage nicaraguayen, on comprend que la photo est un art de réflexion et de composition plus que du moment, c’est en cela que réside son éthique.

 Exposed London

Shizuka Yokomizo, Stranger n° 1, 1998.

Cette artiste a demandé à des inconnus par lettre anonyme de poser, à une certaine

heure à leur fenêtre pour qu’elle puisse, elle étant à visage découvert,

les photographier : art ? voyeurisme ?

Exposed, Tate Modern, Londres : du 28 mai au 3 octobre 2010.

 

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4 commentaires

  1. J'ai vu cette exposition des photos prises dans des chambres d'hôtel au centre Pompidou en novembre 2009 elles m'ont beaucoup attirée et un peu gênée.Par contre je ne me souviens plus qui en est l'auteur???

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  2. Quel régal ces deux post!J ignorais ton gout pour l'art contemporain!Décidément j'ai vraiment envie de prendre un thé avec toi chère moufette!

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    • @ Zaneema : la prochaine fois que je viens ou bien si tu viens par chez moi, on fera en sorte de se rencontrer !

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