Back to Asia

Chaussures chinoises

Il y a des choses qu’un voyageur sent, ressent.

Des choses qui affleurent à force de parcourir les routes, à force de regarder, d’écouter, de lire et de se laisser imprégner. Des évidences qui sautent aux yeux sans qu’on les aient sollicitées, qui se confirment à mesure que l’on explore et revient sur ses pas. Il y a des rejets intimes, profonds, qui viennent des entrailles. Des coups de coeur jubilatoires, jouissifs. Des appétits, des envies inexplicables.

Le voyage se joue dans le corps, il se joue dans le ventre. Dans les ventres.

L’Inde n’est pas en Asie. Je l’ai su dès le moment où j’y ai mis les pieds. L’Inde n’est pas culturellement, culinairement, corporellement, anatomiquement en Asie. Même si elle en fait partie, dans le tracé arbitraire des continents qui déjoue la géographie culturelle, même si dans l’imaginaire du voyageur aller en Inde c’est aller en Asie. Mais dans sa réalité vécue, tu ne trouveras strictement rien de l’Asie en Inde, ou alors une Asie plus centrale, plutôt même moyen-orientale.

Un monde où les femmes sont cloîtrées, retirées de l’espace public, masquées. Où les corps et le sexe sont diabolisés, fantasmés à outrance et hypocritement cachés. Un monde où l’on te dit qu’une partie de ton corps est sale, ta main gauche, vouée aux tâches ignominieuse.Tu m’opposes les fashionistas de Bandra et de Kahn Market ? Mais qui représentent-elles à part elles-mêmes, leur porte-monnaie bien rempli et leurs cervelles bien vides ?

Un monde où les plats délicieux qu’on y déguste sont aromatisés d’épices sèches mais rarement d’herbes fraîches simplement coupées, où la vapeur a disparu remplacée par le gras qui conserve. Où depuis les rivages de la Méditerranée jusqu’à la Baie du Bengale, des interdits règnent en maîtres dans les cuisines. Des viandes, des condiments, des légumes, rejetés pour une foi, pour un climat, pour rien. Et ceux qui t’y vantent les bienfaits du végétarisme laissent rouler leurs chairs adipeuses aux yeux de tous, fesses et ventres et bras et mentons, contant complaisamment à qui veut les entendre leurs problèmes de diabète et d’hypertension, maux d’une improbable et gigantesque partie de la population indienne. Mais c’est génétique bien sûr. L’assiette indienne, ce lieu de privations érigées en ascèse de l’esprit dont pourtant la réalité quotidienne du pays expose l’hérésie.

En revanche, pisser, chier, éructer, cracher sont des pratiques auxquelles on s’adonne en public, avec force bruits et visibilité, cul en l’air devant les voitures et les trains, raclements et jets copieux dans les escaliers, transports en commun et rues. Mais le prétexte, c’est une conception culturelle autre des fluides corporels et de la décence, masquant l’impuissance de l’Etat et le mépris absolu des élites pour les conditions de vie du reste du monde-qui-n’est-pas-le-leur. Bien sûr, on crache ailleurs, on n’a pas de portes de toilettes ailleurs, et mes yeux ont vu et mon nez a senti bien plus de miasmes que tu ne crois sans être outrée ou dégoûtée. Simplement, la merde et le crachat érigés en styles de vie absolus, j’y crois de moins en moins comme solutions pour sortir de la crasse… A moins que personne ne veuille sortir de cette crasse.

L’Inde méprise le corps sous prétexte de l’élever dans deux de ses composantes viscérales, à mes yeux essentielles. Le ventre. Les ventres. Et sans pour autant que le cérébral prenne une hauteur plus réelle, plus vérifiable, qu’ailleurs dans le monde. Alors, toutes ces contraintes, tout ce rabaissement du corps… tout ça pour ça ?

Mais l’Asie.

Si tu vois des cuisses féminines. Si tu manges des légumes et des fruits, crus ou juste saisis. Si les raviolis ne sont pas d’une pâte épaisse frite et que tu vois des museaux de porc sur les étals. Si tu constates que depuis ton dernier voyage, moins de gens crachent, les toilettes ont plus souvent des portes, ce progrès réel des bouges de Taipei aux ruelles de Lanzhou, des bas-fonds de Bangkok aux gares routières du Laos et du Cambodge… Si l’empressement à prendre le métro n’est pas de la rage qui pousse les voyageurs sous ce dernier. Si tu vois des femmes à la caisse, au service, travailler seules sans surveillance. Si tu vois des enfants choyés, surveillés, par des adultes comme la prunelle de leurs yeux. Alors tu seras bien en Asie.

La géographie culturelle crée un monde malléable, qui fait incongrument des confins si orientaux australiens et néo-zélandais un Occident… Alors j’ai éclaté de rire quand un certain Britannique d’origine bangladaise disait à mon amie japonaise « you’re like me, you’re Asian ! We have the same values !  » . Il n’aurait pas pu prendre plus éloignés certainement. Parce qu’il a cru qu’un continent arbitrairement délimité les rapprochait, alors qu’étonnamment ce qui les rassemble le plus est sans doute son identité refoulée de Britannique…

Alors, avec mes chaussures chinoises qui me rendent le rêve de l’enfant qui suivait Tintin sur le Toit du Monde, j’ai repris les chemins de mon Asie. Celle où je me sens plus libre, moins regardée, plus sereine, moins contrainte. Où les problèmes sont tout aussi nombreux et profonds, les superstitions et les interdits tout aussi ancrés, les ségrégations tout aussi marquées. Mais où la jouissance du ventre, des ventres, est un peu plus sereine. Où l’on peut atteindre aux plaisirs simples de la vie, manger une tranche de porc sur un pavé de boeuf, le tout saupoudré de fines lamelles de canard, en buvant éventuellement une bière, seule dans un restaurant en robe décolletée et sans manche arrivant à mi-cuisse…

… sans attirer un seul regard. Sans désapprobation. Sans paternalisme.


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18 commentaires

  1. Hello, quelques compléments et commentaires sur cet article intéressnt:

    Je te suggère fortement de relire: "Un Barbare en Asie", cela peut faire du bien dans tous ces voyages "asiatiques".

    Quant aux fameuses fashionistas ("Tu m’opposes les fashionistas de Bandra et de Khan Market ? Mais qui représentent-elles à part elles-mêmes, leur porte-monnaie bien rempli et leurs cervelles bien vides ?) je ne suis pas d'accord.

    Heureusement qu'elles sont là quand même pour rappeler que le plus improbable est quand même possible dans un monde si cloisonné (et non il ne s'agit pas uniquement du porte-monnaie et de cervelles vides, cf, Sharada Dwivedi ou Neera Adarkar, et leurs multiples articles sur le genre et les femmes à Bombay sans compter l'excellent "Why Loiter?" sorti en février dernier).

    Mettre une paire de talons pour prendre son train de banlieue c'est un art, un jeu et un combat en soi. Surtout en pleine mousson. Mais c'est compréhensible qu'on se lasse vite (surtout quand les dits-talons ont rendu l'âme, les pauvres).

    En revanche je ne suis pas sure qu'on puisse amalgamer l'Asie à "une" seule Asie identifiable , continent, VS l'Inde, sous-continent, certes l'Inde n'est pas l'Asie mais rassemble plutôt plusieurs "asies", orientales, occidentales, aborigènes, libérales, traditionnelles... Le porc, le boeuf, la bière et les robes en décolletés tu les trouves à Shillong (et oui aussi malgré le froid) comme la burqa à Bandra East...

    Certes, surement rien à voir avec la Thailande, Vietnam et tout ces beaux pays que tu cites, mais à quoi bon comparer?

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  2. @ Cléa : certes, et comme le suggère poétiquement Michaux et de nombreux auteurs après lui depuis les années 1920, l'Asie est toute personnelle. Tout comme le voyage (mais ça, ce n'est pas Michaux) est une image des projections du voyageur.
    Les fashionistas, j'aurais peut-être du effectivement écrire starlettes j'en conviens puisque c'est plutôt à elles que je pensais (et non aux jeunes modeuses, étudiantes ou employées stylées par exemple), elles ne prennent pas le train (oh oui, il doit y avoir quelques exceptions, on en trouvera toujours). En revanche, de la coke et des parties fines ça oui, elles représentent une minuscule Inde, tout à fait réelle. Comme on trouve ce genre de microcosme non représentatif dans tous les pays. Mais justement l'improbable est toujours possible SURTOUT dans un monde cloisonné. Il est beaucoup plus difficile de le faire advenir pour tout le monde. Et cela ne me rassure pas plus que ça de voir que l'improbable n'arrive que pour quelques-uns. Voir une femme cuisses nues à Bombay, cela arrive, absolument. Mais ce qui me fait m'interroger, c'est que le plus souvent, elle se dépêche de plonger dans un taxi ou sa voiture en sortant du restaurant...
    Quant à savoir si l'Asie est une, l'Inde est une, il est bien évident que la réponse est non et que les origines multiples y dessinent des visages multiples. Et les jeunes femmes en jupe courte travaillant seules, mangeant du porc et écoutant du hard-rock mizo sont une réalité de l'Inde. Mais c'est une composante un tout petit peu minoritaire... que j'aurais qualifié si j'en avais parlé, d'asiatique. Culinairement, culturellement, ethniquement, linguistiquement. Parce que l'Inde est aussi faite de cette Asie que j'aime beaucoup, tout comme j'aime l'Inde.

    Enfin... ces beaux pays... (je ne cite pas le Vietnam en fait), je le dis aussi tu l'as noté, ils ont leurs travers, leurs problèmes (réels, profonds), leurs blocages. Je m'autorise la comparaison, et c'est rare que je le fasse, parce que même si on la refuse absolument, inutile, idiote et mortifère (l'ailleurs est toujours mieux que l'ici et maintenant), on en vient à un moment donné à la faire... Et comme cet espace est un blog, par définition personnel et non scientifique, je me l'autorise donc en ce que cette Asie plus féminine, moins contraignante (mais tout aussi hypocrite et rageante que l'Inde bien souvent, que la France ou que n'importe quel autre pays !), parce que comme toute comparaison elle est temporaire, fluctuante, reflet du paysage intérieur. Mais tu l'avais sans doute vu, la question derrière tout ça n'est pas l'Inde contre l'Asie... 🙂

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  3. J'en étais sure,tu revadrouilles!!!
    Tu reparles de miasmes et cela me rappelle ma dernière lecture "dans la peau d'un intouchable",je suis sure que tu l'as déjà lu,ça n'est pas de la grande littérature et c'est parfois assez caricaturale mais l'auteur parle sans arret de l'état des rues,et l'on voit que rien n'a changé..pfffffff
    Oui se dénuder,quel pied!Figures toi que j'ai meme souffert de ne pas pouvoir me trimballer a poil l'été où mes beaux-parents étaient venus en France,il y avait comme une auto -censure dans mon placard.Et lorsqu'ils sont repartis,il faisait froid pour avoir notre revanche.Depuis on s'est rattrapé et cette année on a fait fort,camping au bord de mer avec des bikinis partout!!hihihi,mister India a pris le pli!c'est décidé l'année prochaine je lui fait faire du naturisme!

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  4. Encotre une fois très agréable de te lire, même si je ne susi pas au fait de toutes tes références!

    PS : va voir l'Inde des iles Andaman (hors Port Blair), ils sont différents, mais sont ils "plus" en Asie?

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  5. (Triple) WOow ET j'aime beaucoup la manière dont sous ta plume uber éclairée la géographie culturelle se fait synonyme d'expérience sensorielle, de symbiose corporelle, naturaliste § multi-facettée avec l'Univers concerné !!!

    à Bientôt, Antoine

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  6. Si je me souviens bien, Chouyo, tu as vu l'exposition "Paris-Delhi-Bombay" lors de ton passage à Paris. Tu parles dans ton article des femmes cloîtrées, retirées de l'espace public. Et justement, c'est ce que j'ai apprécié dans cette exposition qui faisait entendre la voix des Indiennes. Les artistes indiennes ont pris la parole sans tabou tandis que d’autres ont dénoncé à travers leurs oeuvres le poids des traditions qui pèsent encore sur les femmes en Inde. Un expo très riche qui a confirmé mes impressions après mon passage en Inde et ce que tu décris dans tes articles.

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  7. pour moi le pied de dire, enfin, que l'Inde n'est pas l'Asie. D'où je le sais vu que je n'y ai jamais mis les pieds et ne le ferai jamais. Simplement de ma connaissance de la vraie. Je dirais que la différence c'est le bouddhisme. Et bien que le bouddhisme de Chine, du Vietnam soit différent de celui de Thaïlande, c'est là qu'est la différence. C'est donc toute la relation à l'autre, au corps qui n'ont rien de comparable. Le commun ce sont les épices. Question de climat.
    salut à un/e autre voyageur, comme moi.

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  8. je dois m'expliquer pourquoi pas l'Inde. 1- parce que ce fut la mode pour ma génération et que moi les modes… en plus j'entendais tellement les histoires de drogues et de prostitution pour se la procurer. 2- maintenant parce que je croise beaucoup de "revenants d'Inde" à Bangkok et qu'à chaque fois ils ne me font pas du tout envie 3- parce qu'encore j'ai pas envie de ce qu'il m'est décrit de gens qui nous touchent, des cheveux dégueulassés par la pollution (déjà celle de bkk est assez raide) 4- et pi zut cette culture m'attire pas.

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