L’Invention de la Peur

En ayant vécu à des milliers de kilomètres de la France ces dernières années, j’ai vu progressivement la Grande Peur s’installer. Revenue depuis un mois, je l’ai guettée, surprise, débusquée, à chaque coin de propos, de discours, de comportement. Sans doute ne puis-je comprendre, je n’étais pas là pour assister à « ce qui s’est passé » (quoi donc ?) durant tout ce temps. Toujours est-il que la Peur est là.

J’ai retrouvé une France qui se fait un devoir d’avoir le dernier Iphone, smartphone, Blackberry à la mode mais qui, terrifiée à l’idée de se le faire voler, le planque bien au fond de son sac. Oh oui, les histoires circulent, les vols sont réels. Comme étaient volés les premiers portables, les ordinateurs dans les bibliothèques, les voitures, les sacs à main… J’ai ainsi découvert effarée qu’il fallait absolument avoir un smartphone pour être connecté tout le temps mais qu’on ne le sortait qu’en situation d’extrême sécurité, chez soi donc.

Je reste songeuse.

J’ai retrouvé une France qui insinue. Sur l’origine non des uns et des autres, mais de certains. Ceux qui ont un accent, une gestuelle et une démarche, ceux qui ont une complexion physique, toutes choses qui marquent semble-t-il leur étrangeté. Focalisée sur le détail qui diffère, et correspond apparemment à une manière de vivre, des valeurs donc une intention qui diffèrent. Cela se traduit par des propos anodins, délestés de toute inhibition quant à la condescendance ou aux préjugés exprimés. Alors, sans complexe, on mentionne l’origine géographique du boulanger pour expliquer la qualité moindre du pain, ou les préférences sexuelles supposées d’un vendeur pour dire à quel point il nous a bien conseillé. Et, bien sûr, on est tout à coup concerné par l’origine géographique des vêtements, objets, non par repli raciste et anxiogène mais par conscience politico-économico-citoyenne.

Je ronge mon frein.

J’ai retrouvé une France qui se complaît dans la contrainte. Qui exclut des aliments et ne jure que par d’autres, qui instille la peur dans son assiette et s’inquiète soudainement de la planète. Sans qu’il y ait de réelle réflexion environnementale, mais juste parce qu’on en parle à la télé. Donc il faut aussi en parler, s’y mettre, se sentir concerné. Sans conviction « mais parce que, tu as vu, Fukushima, tout ça ».

On change de quartier parce que on n’est plus non chez soi mais entre soi. Les visages noirs ont qui avaient remplacés les blousons noirs deviennent un magma informe, sans nom, mais sans doute très noir, et trafics et agressions j’ai l’impression sur le pas de notre porte. Oh peut-être pas encore maintenant, mais tu sais ça va venir… Tu devrais mettre une sécurité supplémentaire d’ailleurs. Je dis ça pour ton bien. Car on ne sait jamais.

Oui. Tu as bien raison. Et surtout ne t’interroge pas sur l’origine des discours anxiogènes et leurs intentions. Mieux vaut s’intéresser à celles du « Chinois » et de l’« Arabe ». Parce que, c’est certain, la Chine a envahi ton travail et ton logement comme l’Islam a envahi ta ville, les bottes rouges résonnent sur les Champs-Elysées et les visages olivâtres peuplent ton paysage.

Le marketing de la peur a bien fonctionné. Autour de moi, anecdotes, commentaires, conversations me font frémir, me font bouillir. On catégorise l’autour-de-soi pour justifier une angoisse née on ne sait comment, et on se masturbe avec cette angoisse. On en jouit, de cette peur, on se délecte du fait divers et des dangers multiples qui nous entourent, la mentalité de l’assiégé. De mesure rationnelle du danger il n’est plus besoin, de définir et nommer ce danger même non plus. Il suffit juste d’avoir peur, d’agir en conséquence et de faire passer le mot. Changer ses itinéraires, cacher son téléphone, fermer son esprit à double-tour. Et surtout, de ne plus contenir les réflexions pernicieuses, anodines donc révélatrices.

J’ai ainsi retrouvé une certaine France, celle qui aurait tous les moyens intellectuels, professionnels et financiers de considérer l’avenir avec sérénité et générosité, pétrifiée par la peur panique de son ombre.

Et, le pire, c’est qu’elle s’y complaît.

Délicieusement.

C’est à vomir.

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20 commentaires

  1. ça me dépite de lire cet article,car je ressens ton regard extérieur qui est comme vierge et j'ai mal.Dans notre campagne,l'été dernier, petite ville de 5000 habitants il y avait une vague de terreur suite à des vols dans des maisons.Les Roumains ont été tout de suite repérés et des affichettes de la gendarmerie placardées dans la ville où il était conseillé de surveiller la maison de ses voisins.Horrible!

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    • @ Quenotte : je comprends l'inquiétude et l'agacement ! Ce qui m'inquiète en revanche, c'est cette disproportion, de la "terreur" ? On n'a plus le sens des proportions... Il y a des vols, soudainement ? Combien ? A quelle fréquence ? Et une communauté perçue comme étrangère est pointée du doigt (ce qui dans le contexte actuel est un réflexe, cela me fait d'ailleurs penser aux "Bijoux de la Castafiore"...), et qu'en est-il finalement ? Des arrestations, des preuves, des condamnations ? En revanche, la gendarmerie charge les gens d'une mission, et chacun commence à guetter le moment de l'héroïsme où il pourra protéger sa communauté en sautant à la gorge (plus ou moins au pied de la lettre) du "méchant". Moi c'est ça qui m'inquiète énormément. Cette sorte de militarisation des esprits, des comportements, de chacun pour "protéger" la communauté contre "l'ennemi"... il y a des gens qui sont habilités pour faire ça, dont c'est le métier, mais si ceux-là même instillent la peur en sachant pertinemment que dans le contexte actuel cela va se transformer en terreur et en méfiance absolue de l'Autre, ça ne me plaît pas du tout...

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  2. J'aime beaucoup ton texte qui donne à réflechir.
    Il y a encore quelque temps, je refusais cet peur, je faisais confiance aux gens.
    Pourtant j'aurais eu avoir de quoi les haire. Je me suis fait agresser gare d’Austerlitz, dans le train je m'assois face à un homme d'affaire, je me met à pleurer le mec qui chercher à me peloté à mes cotés, l'homme d'affaire s'est levé et a changer de place. J'étais scié sur le cul.
    J'en ai pleins des histoires comme ça, mais j'ai toujours eu de la chance.

    Maintenant je fais des études en Suisse, en suisse on a peur du vol, on en parle ou l'affiche partout ou on peut. Dans le tgv Paris-Lausanne je me suis fait voler ma valise remplit de vêtement, à un concert ma montre, ma sœur 2 semaines sont porte monnaie. La chance a tourné et la peur et la méfiance sont malgré tout venu s'installer en moi.

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    • @ Magali : merci pour ton commentaire 🙂 Je me demande parfois si ce n'est pas en partie aussi une question de confiance. Plus on est inquiet, plus on s'accroche à son sac, en jetant des coups d'oeil partout, plus cela signifie qu'on est inquiet, "affaibli", que l'on a quelque chose de valeur à protéger. Peut-être pas, c'est une idée. Mais la peur n'aide en rien semble-t-il, surtout quand on est envahi à satiété d'histoires de vol, d'anecdotes etc. Vivre avec une mentalité d'assiégé comme c'est le cas en Suisse effectivement (de l'abri anti-atomique à la délation de ce qui paraît "bizarre" dans la rue, la surveillance des voisins etc.) ne me paraît ni souhaitable ni épanouissant. Il y a certes sans doute moins d'agressions et de vols, mais un quotidien fait de méfiance et de "être sur ses gardes" ne me convainc pas...

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  3. J'en étais sure!Que tu aies senti ce climat aussi rapidement me confirme qu'il se trame dans ce pays quelque chose de grave.J'imagine à quel point cela doit transpirer en ville,ça doit dégouliner meme!Moi aussi j'ai peur,non pas des bottes rouges mais des bottes et chemises brunes qui font leur lit peu à peu dans l'esprit des gens.Le repli sur soi,la peur des différences le racisme anti maghreb,anti afrique...c'est qu'il en a fait des dégats l'autre pignouf,la graine est semée ,elle est en pleine germination.A tel point que j'ai demandé àMister Indian de demander la nationalité française,profitant de ces cinq années de répit.On ne siat pas ce qui nous attend dans cinq ans,peut etre meme que je serai tondue de convoler avec l'"Ennemi".
    Cela dit je te souhaite le plus beau retour possible,et j'ai toujours aussi hate de te rencontrer parce que vraiment ,je crois bien que l'on risque de bien s'entendre 🙂

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    • @ Zaneema : comme toi, j'ai beaucoup plus l'impression que le danger réel se loge dans cette sorte d'apathie et de méfiance généralisées que dans l'Armée rouge défilant sur les avenues du pays ! L'ambiance est délétère, mais ce n'est pas la morosité liée à la crise économique mais comme tu dit ce repli sur soi, entre-soi chez-soi, que je déteste. J'avoue qu'à ta place je ferais pareil et j'insisterai, par précaution, pour que Mister India acquière la nationalité française (finalement nous aussi on a peur, on est dans le "on ne sait jamais"... 😉 )
      Oui, moi aussi !!! Je ne sais pas encore si je vais venir par chez toi bientôt mais dès que j'en sais plus, je te tiens au courant (et il faudra prévoir nombre thés et cafés je pense 😉 ) !

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  4. Brillant article! Je vis en France depuis toujours et j'ai fais le même constat! Cette anxiété pertinente est palpable au quotidien! Mais le pire est ce culte de l'apparence, du "qu'en dira t'on" et surtout du "ça fait bien"! Tout est fait non par conviction personnelle mais parce que ça fait bien!
    Joli constat en tout cas!
    Gros bisous

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    • @ Lily la Fée : c'est exactement ça ! "J'ai peur de tout, de mon ombre, parce que tout le monde a peur et que l'on dit qu'il faut avoir peur, donc si je n'ai pas peur c'est que je ne suis pas dans le vent...". Alors on a peur de ce qui peut arriver, de son voisin, d'où sont fabriqués les vêtements que l'on porte et d'où vient la nourriture et de ce qui advient de ceci et de cela non pas parce qu'on est réellement concernés par ces problèmes mais parce qu'on nous serine que nous devons nous sentir concernés... et ça m'énerve tout autant que toi !

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  5. Très bon article..Mais il faut que je dise que je me suis fait voler ma béquille à la gare d'Ivry sur seine... Et j'ai pu rentrer quand même ...

    (outil de travail de certains me disent mes collègues)

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  6. Ton article me rappelle ce billet de blog de Pacco que j'avais trouvé excellent : http://pacco.fr/candy-man/

    J'ajouterai qu'il est difficile de rester insensible à ce climat ambiant, qu'il faut continuellement lutter contre les autres et soi-même.

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    • @ Shaya : excellent (dans l'idée et graphiquement !), merci beaucoup !
      Oui, absolument, et je le ressens moi-même : je vois que je prends déjà certains réflexes parce que je vois ce que font les gens autour de moi... et c'est effectivement difficile de lutter !

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  7. Dommage que cette Farce (euh non, cest pas la saison de la dinde...) France dont tu parles n'ait pas plus peur de se gaver les yeux et les oreilles des daubes anxiogènes - certains magazines de "reportage" sont à mes yeux la honte de la télé à ce propos - dont on la nourrit...
    (ouais, un mois après, fort le retard, non ?)

    HIIIIIIIIIIIII !!!(0)Boah...(0)

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