Quand j’étais jeune fille au pair

And God created the Au Pair

Dans une de mes vies, j’ai été jeune fille au pair.

A Londres. J’avais vingt ans.

Mais le cliché s’arrête là : pas de Queen’s english, pas de marmelade d’orange, pas de shortbreads au tea time. Pas de tea time tout court, d’ailleurs : loin des beaux quartiers, la famille rencontrée par le biais d’une petite annonce de Libé (ahhhh, les petites annonces de Libé !) m’a, sitôt contactée, engagée pour la semaine suivante. Elle vivait dans la banlieue du sud de Londres où s’étaient installés les migrants pakistanais de la décennie précédente, entre autres. La famille n’avait donc rien de la famille anglaise attendue, non plus que de la famille pakistanaise typique : le père était chiite, en exil depuis les années 1990 avec sa famille dans les banlieues interlopes du nord de l’Angleterre, la mère était française, venue toute jeune bille en tête pour trouver n’importe quel travail à Londres. Une banlieue à l’écart, un enfant arrivé très, trop vite, peu de moyens mais une mère qui voulait trouver le temps de travailler et de s’occuper d’elle.

Alors, pendant que mes amis pleuraient les résultats de Normale Sup », j’ai fait une folie.

Une de celles qui ponctuent ma vie, deviennent mes vies, et me réussissent toujours.

J’ai pris un billet de train et je suis partie à Londres. Je ne savais pas qui m’attendrait à la gare, s’ils m’attendraient réellement, s’ils étaient fiables, mais… London Calling. Il a plu certes. Mais tout m’a plu. L’aventure d’entrer dans une famille étrangère et inconnue, d’aider sans rien avoir d’autre à me soucier que d’apprendre le plus possible sur une manière de vivre et d’envisager le monde, d’arpenter et s’intégrer dans une ville sans s’y perdre, de trouver ses limites et d’observer comment les autres se surpassent.

Il s’est rapidement avéré que je parlais mieux anglais que la maman (un anglais plus littéraire plutôt), que le père buvait beaucoup trop de bière pour un musulman pratiquant, que l’enfant était beaucoup trop dodu pour son âge et pas dégourdi pour un sou. Enfoncé dans le canapé, devant la télé, des nuggets frits à la main. J’ai découvert alors la délicate tâche d’être celle-qui-est-extérieure. Je m’y étais frottée comme grande soeur, comme amie, comme professeur : on s’y prend évidemment toujours mieux que les parents… quand on n’a pas un enfant à plein temps. Quand on peut garder la distance, quand on n’est ni épuisé ni agacé. Si la jeune fille au pair, les oncles, tantes, grands-parents, voisins et amis ont entre leurs mains une partie de l’apprentissage et de l’éducation d’un enfant, ils ont surtout à gérer l’épuisement de parents débordés, perdus, paniqués. Devant les erreurs et manquements que l’on note, de se rappeler à chaque instant « à sa place, je serais bien plus dépassée et je ne supporterais ni qu’on me le dise, ni qu’on me le montre ». Rester humble est le plus difficile quand on a l’impression d’être la première de la classe.

Il est facile de pointer du doigt. Il est moins aisé d’influencer le cours des choses tout en ayant l’air de rien. Et il est encore plus dur de ne pas intervenir parce qu’il n’est pas nécessairement juste de vouloir changer quoi que ce soit.

A part une couche.

Les gestes de l’enfance me sont évidents : avoir nourris, changés, portés, gazouillés soeur et frères plus jeunes au point que j’aurais pu être la mère de ces derniers, ces réflexes sont une seconde nature. Cela rate parfois, je me trompe aussi, je manque mon but. Mais glisser mon bras sous un ventre tendre pour bercer, laisser l’enfant se blottir entre mes seins, faire venir le moment de calme précédant le sommeil, je l’ai intégré sans le savoir. Avec cet enfant, je n’ai pas eu à réfléchir : une pâte, surgâtée et délaissée à la fois, qui se lovait contre moi et me cherchait. Alors ce fut facile, je n’ai pas eu à batailler tant un cadre était exactement ce qu’attendait ce bambin. J’étais jeune, j’avais moins de scrupules et je me suis dit… insufflons un peu de changement ici. Cela a commencé avec les légumes, le lait écrémé, les yaourts… Deux batailles se jouent avec les marmots britanniques, auxquelles je n’avais jamais eu affaire : la télévision et le gras. Aux chips et bâtonnets de poisson ou de poulet frits, j’ai adjoint des carottes croquantes, ludiques et colorées, des tomates cerise. J’en mangeais aussi ? Il m’a suivie. J’ai aussi ignoré la poussette lors de la promenade quotidienne et l’ai plongé dans l’eau de la piscine : je marchais à son rythme, je nageais en le prenant sur moi ? Il m’a suivie. Une pâte, parce que j’avais du temps à lui consacrer, parce que je ne travaillais pas par ailleurs, parce que je savais partir quelque temps plus tard. Il avait juste besoin de la présence et du cadre que ses parents ne parvenaient plus à créer. Le plus dur était sans doute les week-ends, le rythme antérieur reprend et le régime lait entier – nuggets frits – toats beurrés avec, à chaque repas.

Et voir ce bébé plus que potelé affalé devant la télé, braillant à tue-tête vers ses parents trop épuisés pour s’occuper réellement de lui. Mais ce n’était pas mon temps, pas à moi d’intervenir. Et cela marchait avec moi parce que j’étais là temporairement surtout. Je n’étais pas épuisée.

Plus qu’une alimentation équilibrée, j’aimerais qu’une chose lui soit restée de mon passage dans son enfance. On ne chantait pas chez lui. La musique passait sur un appareil électronique, chaîne ou télé, bruit de fond ou écoutée sans ouvrir la bouche. Et moi, gazouiller, fredonner, chanter pour et avec un enfant me vient comme à d’autres la cuisine : une évidence. L’enfant ne parlait pas, ses désirs étaient anticipés par des parents répondant à son doigt pointé. Alors j’ai passé des heures à lui fredonner, à le bercer, à chanter en l’appelant du regard, du visage, des lèvres, de mains, pour qu’il joigne sa voix à la mienne… Chanter relâche les tensions, apprend les mots et les intonations, apprend les phrases et laisse les images se créer dans l’esprit d’un enfant. Combien de questions me suis-je posée quand, gamine, je ne comprenais pas les paroles. Et surtout cela crée une communion avec l’enfant, qui suit l’adulte puis se met à le précéder, avant de trouver l’unisson dans un sourire.

Je l’ai abreuvé, et moi avec par la même occasion. Oui-Oui et Bear in the Big Blue House y sont passés, en boucle, comme tout mon répertoire. J’ai juste omis Cats et Hair. Par principe. Je n’ai obtenu que quelques mots, et parfois un fredonnement. Le drame de la jeune fille au pair, le drame du professeur : trop peu de temps. Mais pas le drame de la grande soeur ou du parent.

Ma petite victoire, ce fut de voir que la maman avait été conquise…

J’espère ne pas avoir voulu prouver quoi que ce soit aux parents, mais j’étais jeune. En revanche, j’ai certainement appris beaucoup sur moi. Et la violence qu’il faut s’infliger pour savoir quand se retirer sur la pointe des pieds. J’ai, en passant, appris l’accent « pakis » des banlieues de Londres sans savoir que quelques années plus tard j’irai emprunter définitivement celui de l’Inde. J’ai découvert le déracinement des exilés d’une guerre religieuse confrontés à une autre guerre à leur arrivée, celle les opposant aux gangs caribéens. La haine crasse des banlieues pauvres, celle des Noirs, celles des Pakis, un viol, une vendetta, des coups de couteau sur une peau brune.

Je me suis aussi étonnée dans les rues de cette banlieue londonienne à être la plus mince de celles qui marchaient avec moi. Je n’étais ni obèse, ni enceinte.

Je me suis aussi étonnée d’être la moins jeune de celles qui avaient un marmot à la main.

J’avais mis le pied dans un monde que je n’avais fait qu’entrevoir dans les médias auparavant.

Bon, c’est vrai : j’ai aussi découvert cette fois-là le monde fabuleux des Tesco et Sainsbury’s…

Note : j’ai déjà publié ce texte, un jour, sur un autre blog. Le voici repris, reformulé, republié…

HIIIIIIIIIIIII !!!(0)Boah...(0)

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