Le déclencheur #Inde

Il y a certains mots qui en Inde génèrent une méfiance devenue instinctive.

Ils déclenchent le durcissement des lèvres, le durcissement des mots, le durcissement du ton. La main droite se lève, je t’arrête là, le dos se tourne, tu m’agaces, et d’un mot brusque tu clos l’échange : ce n’est pas mon problème, fais ce pour quoi je t’ai payé et c’est tout. Et cette réaction épidermique est terrible… bien pire encore quand notre entourage, famille et amis de passage, nous regarde d’un air effaré. Comment peux-tu être si dur, sans coeur ? Laisse-le parler, tu ne sais pas… Si, et c’est la seule réponse que nous pouvons opposer, la seule valable au fond.

Si, justement. Je sais.

La scène peut avoir lieu dans ce bateau qui t’emmène admirer la côte, des canaux, la lagune. Sous un soleil de plomb tu regardes s’éloigner la berge et tu admires les reflets sur l’eau saumâtre. Tu tentes d’apercevoir les oiseaux vantés dans le monde entier, tu laisses ton regard errer sur ce monde serein et tu profites d’un air enfin un peu sain… Mais le batelier de la pirogue, du radeau, du canot t’abreuve de mots. Il parle sans discontinuer depuis que tu as décidé de l’engager, sur le ponton en bois. Comme d’autres avant, il a commencé par les questions sur ton pays d’origine et s’est approprié ta réponse en l’agrémentant des inévitables Sarkozy, Chirac, Zidane et Paris qu’il a glanés auprès d’autres touristes. Le lien avec toi est créé, le contrat est en place : il s’est intéressé à toi, tu dois t’intéresser à lui.

Don et contre-don symboliques sur un canot du Kerala.

Il t’arrive c’est vrai de poser les questions, mais ce n’est que lorsque tu as évalué que l’homme face à toi n’était pas trop disponible, qu’il n’était pas trop enragé à se vendre, qu’il ne t’a pas fait croire que tout était possible. Quand tu flaires la servilité du malheur tu te fermes, parce que tu sais. Il t’explique de long en large les détails de tout, plus ou moins pertinents, plus ou moins intéressants, mais tu ne pourras te plaindre qu’il n’a pas fait son travail s’il t’a abreuvé de discours : le nombre de mots débités justifie le prix demandé, et comme bien souvent en Inde c’est la quantité qui compte. Le trône du maharaja pèse 300kg d’or, qu’importe que son décor soit peu gracieux… Alors ton guide improvisé récite, au fur et à mesure que les palmiers s’égrènent, malgré tes refus, malgré ta tête tournée, malgré tes signes d’évident désintérêt. Tu ne peux l’empêcher de parler, tes amis feignent de l’écouter.

Lassitude.

Tu aurais préféré le silence… les canaux, la mer, les lacs, peut-être les seuls endroits d’Inde qui soient préservés des klaxons… et encore. Des gamines à l’uniforme bleu et blanc de leur école rentrent vers leur village à la queue leu leu. Un gars sous un palmier fume un bidi. Sur les marches grossières creusées dans la berge, les femmes nettoient les baquets et les bols métalliques dans l’eau. La vie continue son cours. Et lui continue de parler. On approche du quai. Le canot ralenti. Le soleil tape. Tes yeux s’étrécissent, ton mécanisme de défense se réveille. Le moment de vérité arrive…

« … And you know, since the tsunami destroyed everything…« 

Et voilà.

Tu le savais : les effets de manche en Inde toujours y conduisent. Tu jettes un regard las à tes amis, tu t’excuses déjà de la violence que tu leur fais, que tu lui fais, que tu te fais. Tu lèves la main droite et d’un ton qui ne souffre aucune contestation : « Stop this. Right now. We don’t want to hear anything » .

Le mot déclencheur aurait pu être « crise » si tu avais été dans une des ruelles du quartier textile de Bombay. Cela aurait pu être une maladie mortelle laissant l’épouse agonisante sur un grabat puant. Le handicap d’un fils. Ou une excellente école, catholique comme c’est étonnant, pour une fille brillante et appliquée. Cela aurait pu être tout. Et tous sont des électrochocs appliqués droit sur ton coeur apprivoisé par la complicité, la confiance, le temps passé ensemble et cet appel à ton humanité quelques minutes avant de payer.

Et tout cela peut être vrai. En fait, tout cela est vrai. N’importe qui en Inde a connu une tragédie qui dépasse bien souvent nos vies occidentales. N’importe qui en Inde sait ce qu’est un bébé aux orteils grignotés par des rats, ce qu’est regarder sans rien pouvoir faire un proche agoniser, ses membres écrasés par un train, ce qu’est l’odeur de putréfaction, les coups d’un homme ivre, les attouchements d’un oncle ou d’un frère, les cicatrices que laisse l’huile bouillante sur une peau, les gémissements d’un hôpital où il faut payer chaque comprimé supplémentaire d’antidouleur, la fièvre délirante d’un enfant et les crachats de sang d’une épouse. N’importe qui sait les pluies qui emportent tout et les goondas qui détruisent bien plus. N’importe qui en Inde a vécu le drame, et le vit au quotidien.

Ce n’est pas tant le mensonge qui tue la compassion.

C’est la stratégie. Identique et implacable et humiliante. Le sentiment répété à mesure des mois et des années passées en Inde de se faire ferrer comme un poisson sur les planches de ce canot. Appâté par le prix bas, endormi par les codes communs (Zidane ne sait pas l’utilisation que l’on fait de lui à l’étranger), saoûlé de discours ineptes, pour finir dans le filet. La mendicité qui ne dit pas son nom et imposée à ton coeur. Car tu es l’Occidental, le Compatissant.

L’Inde n’est pas compatissante : elle accepte, justifie, se complaît, elle dédommage parfois, mais jamais elle n’est compatissante. Loin, très loin de là sur cette terre du bouddhisme. L’Occidental en revanche a tout du gogo, tant son imaginaire de l’Inde a été abreuvé de documentaires contant la misère et la tragédie du quotidien. Son coeur est prêt à réagir au quart de tour, pour compenser les injustices d’un pays qui en réalité les entretient, pour compenser une culpabilité (être riche, être Blanc, être autre). Cela fonctionne d’ailleurs parce qu’il ne passe que peu de temps en Inde : la première fois, il donne avec la générosité grandiloquente et larmoyante du novice les quelques billets qui adouciront le quotidien du Pauvre Indien ; la seconde fois, il prend conscience d’un schéma (service rémunéré, un trajet ou une visite, et vers la fin l’histoire personnelle qui modifie la note) mais ne fait que s’en étonner… et c’est bien souvent à ce moment-là qu’il repart.

Mais en vivant en Inde, on décortique de manière sérielle ces trajets en taxi, en rickshaw, ces guides improvisés et facilitateurs inattendus. Ces situations où nous sommes réduits à nos peaux d’Occidentaux, où la relation de confiance nous est imposée et où, pour susciter le geste caritatif, s’invite le chantage affectif. Alors il ne reste qu’une réaction possible : au mot déclencheur, bloquer le contact. Tsunami ? Wife ? Son ? Stop, I don’t want to hear anything about your wife, about your kids about your life. Just do what I paid you for.

Ce n’est pas sans honte que tu es devenu sans coeur. Et tu te mords les lèvres pour ne pas penser à ces réflexions déconnectées du terrain, le fardeau de l’homme blanc et toute la misère du monde, l’autonomie et l’assistanat, la charité et l’humanitaire. Toi, ta peau moite dégouline sous le soleil et les regards brûlants, et tu renâcles à monnayer en plus des services d’un homme ses malheurs. Tu refuses la vampirisation de ta compassion. Et le pire ? C’est de savoir pertinemment que s’il n’avait rien dit, s’il n’avait pas parlé du tsunami, de sa femme, de son père, de sa fille… s’il avait accompli le contrat de départ sans chercher à faire saigner ton coeur, tu lui aurais donné 100 roupies supplémentaires sans contrepartie aucune. Comme tu arrondis au prix supérieur la course de taxi où le chauffeur te demande le prix exact.

On en vient à gratifier l’honnêteté, on en vient à rémunérer l’absence de chantage affectif.

C’est ça qui laisse un goût amer.

HIIIIIIIIIIIII !!!(0)Boah...(0)

5 commentaires

  1. Je l'ai vu faire, elle ne gueule pas 😉 C'est plutôt un ton froid, sec et sans réplique, peut être un peu plus fort que la voix normale mais pas tellement. Par contre c'est vrai que ça fait drôle, mais c'est surtout parce qu'on ne s'y attends pas vu qu'une demi seconde avant elle était tout à fait "normale". Et on se dit "mais qu'est ce qu'il lui prend de s'en prendre à ce pauvre monsieur" 🙂

    HIIIIIIIIIIIII !!!(0)Boah...(0)
  2. Le problème c'est que dans le fond l'utilisation d'une histoire à haute teneur en larmes ne sert qu'à ... soutirer de l'argent.

    HIIIIIIIIIIIII !!!(0)Boah...(0)
  3. Tu sais ,je ne crois pas que cela ne soit qu'une histoire de couleur de peau,ce serait plutot en rapport à l'hypothétique fortune que tu possèdes.Les indiens subissent les memes discours,enfin ceux quisemblent plus fortunés.Mister India rentre tout juste de trois semaines en Inde .Avec sa tete de NRI,il a eu droit à tout ça et meme de la part de sa propre famille.Il m'a dit "tout le monde voulait me croquer".Après presque 5 ans sans y etre allé,il a eu de sacrées surprises!

    HIIIIIIIIIIIII !!!(0)Boah...(0)
  4. Alors que dans d'autres destinations touristiques (type Maurice, Seychelles), quand on voit que tu es française, et pas américaine ou allemande, on te fout la paix 😀
    Blague à part je trouve surtout ton billet courageux : pas simple d'expliquer ton refus d'arnaque à l'empathie !

    HIIIIIIIIIIIII !!!(0)Boah...(0)

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