L’expatriation : prends l’oseille et tais-toi ?

Gujarat Palitana Porteurs

C’est tellement typique ! Folklorique même ! Et photogénique en plus !!! Et comme ça donne du travail aux locaux hein…

La vie à l’étranger a cet inconfort de l’entre-deux.

Pour certains, s’expatrier c’est découvrir un pays et s’imprégner de sa culture, pour d’autres c’est l’expatriation-mercenaire optant pour un contact sélectif avec le pays d’accueil. En plus de ce choix d’attitude s’ajoutent les limites que posent les habitants à l’intérêt que l’on porte à leur pays : l’intérêt toléré s’il a des limites très claires, le pays est beau et riche et ancien et passionnant, mais le trop-plein d’implication et de connaissances gênera. Voire soulèvera une méfiance. Et tout comme certains dénient le « droit » de critiquer la France sous prétexte d’une nationalité ou d’une « origine » différente, il m’est arrivée à l’étranger, et notamment en Inde et en Chine, deux pays où le nationalisme est palpable et conquérant, d’être très clairement circonscrite à devoir écouter mais n’étant pas « du pays » à voir mon avis minoré. Il arrive alors que les amis, l’entourage, les rencontres fassent ressentir à l’expatrié, de manière plus ou moins mesurée, une sorte de droit du sang et du sol culturel et politique, un lien viscéral entre compréhension et appartenance. Incitant de fait les expatriés à ne surtout pas s’impliquer, à ne pas chercher à passer derrière le miroir-aux-alouettes, à n’être que de passage…

Et comme pour l’expatrié il est bien plus commode de rester en retrait… l’expatriation de se résumer à « Prends l’oseille et tais-toi » ?

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A Bombay j’avais un voisin. Gros et gras et bien positionné dans la society de l’immeuble. La voix haute et craint par ses voisins, en bisbille financière avec nos propriétaires comme dans n’importe quel voisinage en Inde. Quelques semaines avant mon départ définitif, le chauffeur que nous employions a eu affaire à ses enfants : trois garçons sympathiques mais terriblement bruyants comme peuvent l’être des adolescents gâtés et libres de tout faire. Une famille très aisée d’un immeuble du Sud de Bombay, où parmi les 14 familles on ne comptait qu’une seule fille : COMME C’EST ETONNANT… mais c’est un autre problème. Passons.

Agacé de voir la voiture salie et cabossée par les ballons, balles de cricket et balles lancées dans le parking de l’immeuble, notre chauffeur s’est permis de leur faire une remontrance et de leur demander d’arrêter sous peine de leur confisquer leur ballon. De mon point de vue, Occidentale, prof, grande sœur, il a agi comme j’aurais agi : avec l’agacement et la retenue nécessaire de l’adulte, la menace d’une sanction juste et ce qu’il fallait de conviction pour que celle-ci soit prise au sérieux.

Quelques minutes plus tard c’est le père qui sonnait à notre porte. Hurlant en anglais qu’il nous fallait sanctionner le chauffeur, qui lui tâchait de rester stoïque face aux vitupérations en hindi que lui assenait le voisin : double langue pour double langage, la barrière linguistique devient alors une arme pour exclure les uns et les autres, et empêcher de faire front. Toujours est-il que la situation était intolérable, c’était un casus belli pour notre voisin : ses enfants avaient eu à essuyer les remontrances…

… d’un chauffeur.

C’est là où l’expatrié se retrouve dans l’entre-deux. Il sait ne pas maîtriser tous les codes, toutes les conséquences, toutes les implications de ce qui se déroule sous ses yeux, et il pèse dans le même temps ses réactions viscérales d’ « étranger ». Que faire ? Se plier aux traditions de l’Inde ? A des codes qui ne dépendent pas de lui, édictés sans lui, qui continueront sans lui et dans lesquels il vaut mieux qu’il ne s’implique pas puisqu’on lui rappellera qu’il n’est pas du même « sang » et que donc il n’y connaît rien ? Ou bien faut-il qu’il intervienne, s’implique, au risque de passer pour un néocolonialiste, au risque de prendre des insultes et des coups symboliques ?

Ce jour-là c’est moins l’arrogance du voisin à laquelle nous commencions à être habitués dans l’ « élite » bombayite que son emportement à l’égard d’une personne que nous estimions qui a joué. Notre chauffeur était en tous points d’un professionnalisme exemplaire et d’une sérénité incroyable : et pour rester serein dans les rues de Bombay, il faut être réellement très zen… Jamais un mot plus haut que l’autre, jamais d’emportement face aux situations ineptes que peut créer l’Inde. Alors nous avons commencé par tenter de calmer les choses : peut-être les mots de notre chauffeur avaient-ils été mal choisis mais son agacement était compréhensible, non ? Rapidement, l’évidence : ce n’était pas l’engueulade des enfants le problème, mais bien l’affront de la différence sociale.

Nous aurions pu jouer aux expatriés-qui-n’y-touchent-pas. Faire comme si de rien n’était et laisser l’Inde régler ses problèmes elle-même. Laisser notre peau blanche parler pour nous, le désengagement à l’état pur, on-vit-ici-mais-pas-vraiment, on-gagne-du-pognon-mais-on-s’en-fout-du-pays-où-l’on-se-trouve-on-pourrait-être-à-Tokyo-ce-serait-pareil. Mais nous sommes intervenus. Il y a des instincts dont on ne se défait pas, des principes attachés au ventre qui l’emportent sur l’humilité. Comme d’estimer injuste une engueulade et inéquitable la sanction demandée à l’égard de notre chauffeur et la clémence à l’égard des ados. Nous ne pouvions sanctionner notre chauffeur sous prétexte qu’il avait enfreint les règles non dites mais admises de cet immeuble.

Entre Antigone et Créon j’ai toujours choisi ce dernier, parce que l’illuminisme et l’arbitraire me révulsent.

Bonne petite Française va…

Le ton est monté, et pourtant Tac est la diplomatie même. Il argumente avec le voisin, je demande aux ados de réfléchir à leurs jeux et à leur comportement, n’avaient-ils pas un peu abusé… Dans les yeux de notre chauffeur, colère et fatalisme car, comme souvent en Inde et c’est sans doute ce qui me révoltait le plus, il savait qu’il aurait du se contenir et subir, re-nettoyer et retoquer la voiture. Le voisin fulmine contre le chauffeur, fulmine contre Tac, ne m’adresse pas directement la parole et ne me regarde pas dans les yeux (oui, je suis une femme)… et soudain, de s’interposer :

You don’t talk to my kids !!! You Western people, if you don’t like India, leave it !

L’Inde, tu t’y tais ou tu la quittes ? Racisme, sexisme et incapacité manifeste à contrôler sa colère chez ce voisin. Mais aussi cet héritage, totalement indien et renforcé par la colonisation britannique : chacun selon son rang, sa caste, sa religion, ses origines, et on ne se mélange que pour le business seulement…

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Cette scène n’est fort heureusement pas la seule image que j’ai gardée de l’Inde. Mais elle a reposé la question de l’implication de l’expatrié. Ceux qui connaissent mieux que certains Taïwanais leur système politique et leurs partis, ceux qui s’intéressent à l’histoire japonaise aussi, tous ceux qui savent que réfléchir et parler des fondements d’un pays sans en être originaire te confronte à des réactions d’une bêtise crasse et d’un nationalisme outré. Comme en France quand on ne correspond pas à un certain « moule français ».

L’argument ultime que m’ont opposé des amis chinois et indiens était que s’ils se permettaient de juger la France je serais bien mécontente. Et bien… non. Justement. Ce qui touche à la France n’est pas que du ressort de la France. C’est même le regard d’étrangers, de points de vue nouveaux, qui permet de prendre de la distance sur des aspects que l’on n’avait pas vus car trop impliqués. L’historiographie de Vichy, difficile et dérangeante, n’a pu être révolutionnée que parce que des historiens étrangers, américains en l’occurrence comme Robert Paxton, se sont penchés dessus. Toutes proportions gardées, l’expatrié a alors cette frustration d’être sur le fil : il vit le pays au quotidien, il travaille, y paie des impôts, s’y installe totalement, il y donne de lui-même et s’y implique émotionnellement et affectivement, mais on lui refuse parfois la possibilité d’avoir compris certaines choses et de se permettre de les souligner.

Pour ma part, j’ai fait le choix de m’impliquer tout en précisant toujours qu’il s’agit d’un regard avec ses propres filtres. Je m’implique parce je n’en saurai jamais assez. Je n’aurai jamais assez compris, jamais assez approfondi, non pour faire la leçon mais pour décortiquer et de l’échange avec l’autre progresser.

Et parfois souhaiter qu’ainsi les choses s’améliorent un peu…


Note : quelques autres billets sur l’expatriation, Quitter la France… et après ??? ; Expatriée et nullipare : pas simple

HIIIIIIIIIIIII !!!(2)Boah...(0)

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