Le Projet Balkanets Witch

De manière générale, j’ai peur de choses peu concrètes et désincarnées : oublier, décevoir, ne pas être là pour les autres, ne pas avoir le temps. De ce fait, si tu me mets face à une araignée bien dodue, ou agile et courant partout, je la récupère et la mets dehors sans broncher. Récemment, face à un gros cafard ressemblant à s’y méprendre à ceux qui gambadaient joyeusement chez moi à Bombay, fier et cuivré, d’une vélocité folle et avec cette capacité incroyable à se cacher dans des recoins insoupçonnés, je me suis retrouvée à déployer la grâce rusée du moine shaolin, saisissant le cadre derrière lequel je supposais que la bestiole de 4cm s’était accrochée, prenant garde à le laisser dans l’ombre pour ne pas l’effrayer, et usant de gestes que tous les maîtres de tai qi quan du monde m’envient encore j’ai lentement pivoté et me suis mue avec harmonie et lenteur jusqu’à la fenêtre pour l’envoyer soudain embrasser les étoiles [connaissant la résistance des cafards, je peux affirmer qu’aucune bestiole n’a été blessée dans l’exercice]. Et je me souviens encore d’avoir dormi, bercée par le rire étrange et nostalgique des hyènes et de leurs petits derrière la paroi de la tente plantée en Afrique du Sud.

Mais il arrive en voyage que les choses ne se passent pas comme prévu, et qu’une soudaine salve de questions inquiètes jaillisse : où va-t-on dormir ce soir ? ai-je bien fait de venir ici ?? que va-t-on manger ???Après plusieurs heures de mini-bus, tu descends dans une gare routière vide. Il est dimanche, il est 19h, il pleut. On passe des 36° de la plaine danubienne aux 14° de la Stara Planina, et le pic Botev te surplombe à 2 376m : les paysages sont magnifiques, et comme partout en Bulgarie vides d’homme, vides de bâtiments, vides de voie de communication.

Nous voici donc avec Angéla à la recherche de la guesthouse réservée pour ce soir-là, arpentant les rues sous la pluie, montant une colline, la redescendant car ce n’est pas dans le pâté de maisons pourtant indiqué sur la carte. Je revérifie l’adresse… ah ! c’est dans la rue en contrebas. La fatigue de la journée affleure, le froid humide transperce, et tandis que s’alourdit le poids du sac à dos celui de la banitsa avalée quelques heures plus tôt s’allège [et pourtant, ça ne l’est pas, léger]. Nous remontons les numéros à peine visibles ou inexistant sur les maisons, et enfin le 23 apparaît… en ruine.

Ah.

Zut.

En moi, l’Organisatrice cogite à toute vitesse [trouver une solution de repli, ville minuscule, dimanche soir, 20h, pluie, froid, rien de visible près de la gare routière, se dépêcher, rien vu d’ouvert dans le centre, croiser les informations sur le guide et Internet, demander à quelqu’un si on croise enfin une personne…]. Mais d’abord j’appelle la guesthouse.

Une femme répond, ne parle pas un seul mot de toute autre langue que le bulgare. Par déduction et avec mes quinze mots de bulgaro-macédonien, je croise ce qu’elle dit avec mes archives d’indo-européen retranscrites en runes sur des tessons, la version en démotique des manuscrits de la Mer Morte et la traduction en klingon de la Pierre de Rosette [rien ne vaut de toute manière le face à face, avec ses gestes, ses mimiques et les dessins sur un petit carnet] : je finis par comprendre que l’adresse indiquée n’est pas la bonne, et qu’il faut se rendre dans un village à 9km. Qu’il faut retourner à la gare routière et trouver un taxi. Chemin faisant, je projette un plan B et un plan C (le seul hôtel de luxe du coin, éloigné, qui coûtera trois ou quatre nuits de guesthouse), et constate comme je m’y attendais que la gare routière est vide, nue, battue par la pluie et par le vent.

Manquent que les loups et les ours. ET ON EST EN BULGARIE, ON NE BLAGUE PAS AVEC ÇA !

Soudain une voiture pile devant moi. Du genre Renault 5, recouverte de poussière et de boue, les vitres opaques de sciure. En surgit une femme en survêtement sale, les cheveux ébouriffés, le visage buriné par le soleil, me tendant dans ses doigts maigres un vieux téléphone. Elle crie quelque chose dont seul le cyrillique peut transcrire la pertinence et l’élégance.

J’émets les hypothèses suivantes :

a) C’est la personne de la guesthouse qui, comment est-ce possible ?, a descendu les 9km de route en 5 minutes pour venir nous chercher.

b) C’est une connaissance appelée par la guesthouse, chargée de t’y amener de gré ou de force.

c) C’est une inconnue qui t’a repérée déambulant dans la ville, et qui te propose le deal de ta vie avec ce Nokia 3310 qu’elle n’a pas eu besoin de recharger depuis 2001.

d) C’est la sorcière de Hansel et Gretel, et vu comme on mange bien en Bulgarie elle a jeté son dévolu sur moi.

Dans la voiture, dépenaillé et sale, un homme de la stature d’un rugbyman professionnel devenu bûcheron par passion, attend au volant, l’air revêche.

C’est la croisée des chemins. Tu ne comprends rien. Feras-tu confiance ? Prendras-tu un risque ?

Nous montons dans la voiture, sacs et corps entassés à l’arrière, de la sciure se colle à nos vêtements et à nos mains, les pieds farfouillent dans l’amoncellement de vieux journaux, papiers, bouts de bois, et la voiture de repartir à toute vitesse vers la montagne. La forêt auréolée d’écharpes de brume, la route en lacets, la petite ville qui s’éloigne. Sur mon téléphone, la batterie est en train de mourir lamentablement, et le réseau est lui aussi en train de prendre le même chemin ! Ni une, ni deux, à toute vitesse, je transfère l’adresse de la guesthouse à LuiCEstCuir en lui écrivant que tout ça est un peu bizarre, que ce n’est pas la bonne adresse et que ce serait plutôt dans tel village.

Transmettre un peu d’angoisse à son entourage à quelques milliers de km de là est une excellente manière de contrôler la sienne…

Nous arrivons à la guesthouse : ferme retapée de bric et de broc dans un hameau où je ne vois âme qui vive, elle aurait pu être charmante si ce n’était les vitres cassées, balancelle rouillée, objets déglingués, terrasse mal bétonnée, ardoises glissantes, meubles récupérés, corps de bestioles un peu partout. Tout donne le sentiment d’un abandon malsain. Mais les draps sont propres, il y a un chauffe-eau, et nos hôtes ont l’air pressé : avec force gestes, dessins et bulgare de fortune, je comprends qu’ils ne seront pas là cette nuit. Nous confiant les clefs, ils expliquent qu’il faut bien fermer les portes et je constate que les stores mal montés permettent que l’on voie dans la chambre depuis l’extérieur. Hmmm…

Et les réserves étant épuisées, que mange-t-on ce soir ?

En partant, nos hôtes nous déposent dans un routier plus bas. La nuit tombe, il n’y a absolument rien autour et seule une faible lumière filtre des fenêtres. Je m’attends à un ou deux piliers de comptoirs éméchés dont il faudra se tenir éloignées, quelques chips trop salées et du café trop acide. Et il n’est pas impossible qu’à un moment donné Salma Hayek surgisse en Satanico Pandemonium.

Nous poussons la porte. Et dans ce routier du bout du monde… il y avait foule. Plusieurs tablées remplies, des jeunes gens, des bouteilles, peu de bruit car les Bulgares sont extrêmement calmes et discrets dans les lieux publics [je ne blague pas], une personne en cuisine et une en salle, et mes quinze autres mots de balkano-slave pour choisir les plats. Et ce fut un des meilleurs repas du voyage évidemment !

Toujours pratique de savoir déchiffrer et prononcer.

Reste à savoir ensuite ce que cela signifie…

Des soupes revigorantes, spécialités bulgares comme la shkembe chorba (soupe de tripes, moi je kife) et bob chorba (soupe de haricots blancs), des pommes de terre à la vapeur revenues dans du beurre et du sharena sol (un sel coloré de paprika, sarriette et curcuma), des brochettes de poulet délicieusement moelleuses, et sur un malentendu avec la serveuse de délicieuses croquettes de sirene (fromage de type feta moins salé) panées dans des corn-flakes (oui !) et posées sur une corolle de kashkaval (fromage jaune un peu plus salé) et recouvert de confiture de myrtilles maison sans aucun doute. Une tuerie absolue.

Il faudra ensuite remonter la route, sans aucune lumière, dans la forêt, sous la pluie froide. J’en ai évidemment profité pour jouer à Blair Witch Project avec la torche de mon portable, même s’il fallait aller au pas de course pour éviter la pluie et les chauffards éventuels sur cette route totalement noire. La nuit fut un peu inquiète, une chaise retournée contre la porte et l’œil aux aguets.

Mais j’ai trop bien mangé.

Note : pour d’autres moments où je me demande si la vadrouille ne va pas trop loin, il y a ICI et ICI !

HIIIIIIIIIIIII !!!(1)Boah...(1)

4 commentaires

  1. Je kiffe! Ca me rappelle une de mes aventures (aussi en Bulgarie) où l'adresse de la guesthouse était écrite en alphabet romain sur la carte de visite et que le chauffeur de taxi patibulaire ne savait lire que le cyrillique et que toute tentative de prononciation du nom de la rue de ma part était vaine... Tout comme toute tentative d'explication en anglais/allemand/français/latin et description par gestes... L'arrivée d'un compère sur le siège avant nous avait terrorisées mon amie et moi, on se voyait déjà égorgées au fond d'un ravin, mais au final, il était là pour aider. Nous sommes arrivées saines et sauves à bon port à force de tourner dans la ville. Mais ce flip!

    HIIIIIIIIIIIII !!!(1)Boah...(0)
    • @Blogi : Mais comme je ne suis même pas étonnée... mouahahahahahahah ! Le plus fou étant que les Bulgares aident très volontiers de manière générale, mais en effet parfois sans décocher un mot. En plus, pour toi la Bulgarie c'était un de tes premiers voyages si je me souviens bien, non ? D'autant plus inquiétant !
      (De toute manière, nous, après l'Inde et tout le reste, c'est "Ouaaaais mais tant que t'as pas voyagé sur les genoux d'un sadhu avec des courges moisies et des chèvres autour de toi, t'as rien vu..." 😉 )

      HIIIIIIIIIIIII !!!(1)Boah...(0)
    • @Mareme : MAIS OUI !!! MAIS OU AI-JE DONC ETE ELEVEE ? 😉
      Et la soupe de tripes, j'adore ça et j'ai décidé de faire un concours mondial de la soupe de tripes : testée en Pologne, en Bulgarie et en Roumanie, la polonaise reste la meilleure pour l'instant !

      HIIIIIIIIIIIII !!!(0)Boah...(0)

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